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mardi, octobre 23, 2012

La préférence nationale économique : une erreur, hier comme demain.

(Article publié dans Le Monde le 23 octobre 2012)


Imaginez qu'un chercheur invente une technologie qui divise par deux le coût de production d'une voiture. Sa contribution à la croissance et à la compétitivité ferait probablement l'unanimité. Supposez maintenant qu'un entrepreneur arrive à ce résultat en important une partie des pièces. Il y a fort à parier qu'il serait condamné par tous. Et pourtant, les deux auront exactement le même résultat sur l'emploi ou la compétitivité. 

Cette parabole empruntée au Nobel Paul Krugman, illustre la contradiction de la"préférence nationale économique". Or, à l'heure où les efforts convergent pour renforcer la compétitivité des économies européennes, il est utile de rappeler quelques faits :


  • 30 millions d'emplois européens n'existent que grâce au commerce mondial, 50 % de plus qu'en 1995. Cette part sera croissante, le reste du monde croissant plus vite que nous : en 2015, il est probable que 90 % de la croissance mondiale soit créée hors d'Europe. Sans commerce international, nous ne pourrons en bénéficier.
  • Beaucoup de produits "made in China" sont constitués de composants du monde entier. Ainsi, un IPhone importé de Chine ne comporte que 4 % de coûts d'assemblage en Chine, 6 % de composants américains mais 17 % de composants allemands ! C'est donc en termes de valeur ajoutée qu'il faut raisonner, et non d'origine des importations.
  • Le décrochage de compétitivité de certains pays européens est d'abord un problème de concurrence entre pays avancés : l'Europe a globalement bien résisté et réussi à conserver ses parts de marchés mondiales vis-à-vis des émergents. Mieux, elle est encore loin d'avoir tiré tous les bénéfices possibles du libre échange : l'agenda de négociation en cours peut faire gagner 275 milliards d'Euros, soit l'équivalent de l'économie du Danemark. A cette fin, l'Europe a engagé un programme de négociations commerciales bilatérales sans précédent pour assurer une meilleure réciprocité des échanges avec ses partenaires et améliorer l'accès de nos entreprises aux marchés en croissance.
La première est celle des redéploiements : globalement bénéfique pour l'emploi, les échanges internationaux peuvent nécessiter d'accompagner les salariés de secteurs en déclin, vers de nouveaux emplois. Cette question dépasse largement le commerce : l'innovation stimule la croissance mais condamne les technologies dépassées; la transition énergétique développe les énergies vertes mais réduira les secteurs "carbonés"; les impératifs de sécurité de consommateurs, ou l'évolution de leurs goûts déplace également des emplois. Le défi est donc très large mais pas sans réponse: il s'agit de réinventer un modèle social pensé dans l'après-guerre pour le centrer sur l'évolution des personnes, et faire en sorte qu'il facilite le plein emploi et accompagne chacun durant toute la vie professionnelle en garantissant un service d'orientation, de formation et de coaching de qualité.


Face aux difficultés conjoncturelles, le commerce représente donc un levier de croissance essentiel, sous réserve d'adopter une stratégie ciblée à la fois sur le développement des échanges et la localisation en Europe d'une valeur ajoutée aussi forte que possible. Ce développement pose toutefois deux questions légitimes.


La deuxième question est celle du développement durable. Elle est d'abord interne : les produits des pays avancés ne génèrent pas moins d'émissions que ceux des pays en développement. Mais l'augmentation des normes environnementales de nos partenaires est également importante. L'Europe peut la favoriser par une triple action: montrer l'exemple, établir des coopérations bilatérales et définir des règles multilatérales.

Le protectionnisme est une tentation récurrente en période de faible croissance, mais il a entraîné le monde dans une spirale récessive après la crise de 1929. Or les arguments pour s'y opposer alors restent plus que jamais valides, car c'est durablement à l'extérieur de l'Europe que se trouveront des croissances supérieures à 3 %. Mais la voie de l'ouverture est exigeante ; elle impose à l'Europe de peser de tout son poids pour obtenir de ses partenaires l'ouverture de leur marché et un commerce loyal. En interne, il s'agit d'investir dans la lutte contre le changement climatique et d'adapter un modèle social aux réalités d'une économie moderne et ouverte, sans affaiblir son niveau de protection. 

Et de le faire rapidement, car le monde ne nous attendra pas.

samedi, novembre 20, 2010

Démondialisation et protectionnisme : comment concilier défense du modèle social et efficacité économique ?

« C'est ainsi que le droit de douane annule délibérément l'effet de ce qu'on appelle le progrès, qu'il prétend nous ramener à l'état où le monde se trouvait lorsque les transports étaient sinon impossibles, du moins extrêmement onéreux. Un droit de douane disait Bastiat, c'est un antichemin de fer." (J. Rueff, 1980)


Les droits de douane ont mauvaise presse auprès des économistes, qui y voient des outils de protection de certains secteurs économiques insuffisamment compétitifs au prix d’une « taxation » invisible des consommateurs – la collectivité dans son ensemble étant globalement perdante, seuls les secteurs protégés étant gagnants.

A ce sujet, le prix nobel Paul Krugman citait l’anecdote suivante : imaginez un chef d’entreprise textile qui invente une machine miraculeuse qui grâce à un procédé secret, permet de diviser par 10 la production de chemises. Immédiatement, l’inventeur serait célébré comme un héros capable de démontrer l’ingéniosité nationale peut vaincre la force brute des bas salaires. Imaginez maintenant que l’on démontre en fait que la « machine miraculeuse » est en fait un entrepôt, duquel partent des convois qui expédient le textile en Chine et ramènent des chemises. Le héros serait alors immédiatement rabaissé au rang des délocaliseurs.

En partant de cette anecdote, on pourrait conclure que si l’on décidait de taxer les importations dans le second cas, il faudrait aussi taxer l’innovation. On ramènerait alors le débat sur les droits de douane au 
débat sur le modèle social : si la France peut avoir des chemises moins cher elle doit le faire, la seule question étant réussir à trouver un emploi de meilleure qualité pour les salariés et plus utile la société que la production de chemises trop chères ?

Il existe cependant d’autres types de « droits de douane », tels que la « taxe sur le carbone importé », qui vise à faire payer les coûts de dépollution qu’auraient du payer les entreprises des pays qui n’ont pas de réglementation sur les émissions. Il s’agit en effet ici de supprimer une « concurrence déloyale » en privant d’un avantage indu un concurrent dont la compétitivité se fait aux détriments de l’environnement. Il en va de même des « droits de douane sociaux », qui visent à compenser l’avantage indû dont bénéficient les pays qui font travailler dans des conditions de durée du travail, de sous formation, de représentation des salariés ou de santé indignes.
En effet, les importations de biens et de services importent indirectement un modèle social : si on souhaite disposer en Europe d’un modèle différent de celui du moins exigeant de nos partenaires (moins inégal, plus soucieux des salariés, plus écologique), il faut aller au-delà de la libre circulation des biens et services.

Si le principe théorique de ces droits est peu contestable, la mise en œuvre est extrêmement complexe – mais l’enjeu mérite probablement largement quelques études et la recherche du meilleur compromis possible entre complexité et efficacité. Reste ensuite l'essentiel : engager une discussion constructive avec nos partenaires économiques et associer ce projet à une politique ambitieuse d'aide au développement afin de convaincre nos partenaires qu'un tel dispositif ne constitue pas une mesure protectionniste déguisée mais, au contraire, une mesure parmi d’autres pour mettre en place une mondialisation plus humaine.