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mardi, septembre 20, 2011

Réforme publique : des comptables aux stratéges

(Article paru dans Les Echos le 17 septembre)


Le premier serait d'ignorer le présent et la nécessaire réduction des déficits. Le second serait d'insulter l'avenir, en limitant le débat à plus ou moins de moyens et en ignorant les impératifs qui s'imposeront au cours du prochain mandat, une fois l'équilibre des finances rétabli.

Car l'analyse des cycles de la réforme publique montre des tendances claires. Sur les cinquante dernières années, le premier de ces cycles est une phase de développement, qui fait passer la dépense publique de 35 % du PIB en 1960 à 42 % en 1975. Il s'agit alors d'accompagner le développement du pays, en construisant de grands services publics comme celui de l'emploi, en élargissant l'accès à ces services (comme pour l'enseignement supérieur) et en accompagnant l'activité des entreprises. Une croissance forte et une hausse régulière des prélèvements ont permis de mener cette phase sans gros effort de gestion.

Le choc pétrolier entame un cycle de dérapage budgétaire. Les dépenses publiques atteignent 55 % du PIB en 1995, alors que celle des recettes subit une croissance économique réduite. Les tentatives de relance économique font gagner quelques points d'activité à court terme, mais augmentent en contrepartie la dépense et les déficits publics. La dette progresse, tout en restant soutenable et sans devenir un réel enjeu de débat.
Après 1995, l'adoption du Pacte de stabilité et de croissance et la surveillance des critères de Maastricht donnent une dimension politique nouvelle à la maîtrise des dépenses, conduisant les gouvernements successifs à tenter de maîtriser les taux de prélèvement et de dette. Avec des premiers résultats : des services d'accompagnement des réformes, des services comme la DGME ou l'Anap ont été créés et la LOLF a démontré la possibilité d'un consensus non partisan sur ces sujets. Les dépenses de l'Etat diminuent depuis dix ans et l'objectif de dépenses de santé a été respecté en 2010. Mais cette tâche n'est pas achevée pour les dépenses locales (+ 1,8 point de PIB de 1998 à 2008) ou sociales (+ 0,8 point). La crise a enfin rendu ces efforts peu lisibles, l'effondrement des recettes effaçant les économies réalisées. Elle véhicule également une vision de court terme.

A rebours d'une crise qui pousse vers le court terme, tant il est urgent de donner des gages aux marchés sans lesquels notre pays ne peut plus payer ses dépenses courantes, le cycle suivant sera très probablement celui de la valeur du service public. Dans un cadre financier contraint par construction, les efforts de gestion s'orienteront vers deux questions : celle de la focalisation (compte tenu de moyens contraints, sur quels services concentrer les moyens et l'attention publics ?) et celle de l'évaluation (quelle est la valeur des services pour les usagers et comment l'améliorer ?). Certes, des prémices ont vu le jour sur l'évaluation, nationales avec la mission d'évaluation des politiques publiques ou mondiales avec l'évaluation Pisa sur l'éducation. Mais elles comptent encore peu dans la décision publique. L'évolution des missions a certes été abordée via les externalisations de la Défense ou l'extension des droits fondamentaux à l'accès Internet lors du jugement du Conseil constitutionnel relatif à l'Hadopi. Mais il manque une réflexion d'ensemble sur l'adaptation des services publics à l'évolution des besoins du public et aux possibilités offertes par la technologie.

Le prochain quinquennat marquera une transition entre ce cycle et le cycle actuel. Les projets qui le préparent devront donc passer deux tests. Le premier sera le test du réalisme : proposent-ils des moyens crédibles de réduire la dette publique ? Le second sera le test de la vision : quelles sont les réformes proposées pour améliorer la performance des grands services publics - éducation, santé, emploi ? Et la réponse ne pourra se limiter à mettre plus de moyens : il faudra préciser quels objectifs vont être améliorés et comment.

Car si les efforts pour rétablir l'équilibre des comptes publics resteront nécessaires, il faudra se défier des deux façons de parvenir à la faillite : à court terme en ignorant les comptes, à long terme en négligeant la valeur.

samedi, janvier 05, 2008

Juger l'action publique aux résultats ?

On a vu çà et là des débats suite à l'annonce de la mise en place de "tableaux de bord ministériels", précisant les objectifs fixés à chaque ministère.

Notons d'abord que cette proposition est entièrement cohérente avec le politique "de résultats" (revendiquée d'ailleurs à gauche comme à droite), présentée lors de la campagne, qui a sans doute eu un effet significatif sur le résultat des élections.

De quoi s'agit-il ? De mettre en place un système de suivi, certainement pas un système scolaire visant à donner des bons et des mauvais point, mais plutot un "systeme de suivi de la performance" permettant de voir ce qui va, ce qui ne va pas, et de poser des questions quand les objectifs ne sont pas atteints : les moyens sont-ils insuffisants ? Les objectifs doivent ils être adaptés à la conjoncture ? La méthode de mise en oeuvre est-elle à revoir ? Une expertise extérieur doit-elle être utilisée ?

Sur ce sujet il faut éviter les débats trop théoriques, et raisonner de façon pragmatique.

Historiquement, les politiques étaient-ils plus jugés sur les annonces que les résultats ? Reponse, oui.

Est-ce un problème qui mérite d'être changé ? Reponse, oui. La crédibilité des politiques, mais surtout la qualité du service public en dépendent.

Les mesures prises vont-elles dans le bon sens ? Reponse, oui :
- les programmes présidentiels ont été chiffrés (chiffrage qui présente sans doutes des limites, compte tout référentiel comptable, mais qui reste préférable à l'absence de chiffrage)
- les ministres vont être davantage impliqués sur leurs lois de reglement (ie, défendre leurs resultats au regard des critères fixés par la "LOLF", qui associe désormais au montant des crédits accordés par le parlement des indicateurs de résultats)
- ils disposent d'une feuille de route (les lettres du président de la République et du Premier Ministre aux différents ministres)
- la mise en oeuvre de leurs politiques sera jugée sur la base d'objectifs précis, ce qui n'exclut évidemment pas un regard plus large, qui ne manqueront pas de porter les différents contre-pouvoirs (presse, opposition dont les pouvoir sont renforcés notamment à la commission des finances de l'assemblée nationale, Cour des Comptes,...) pour éviter de sombrer dans une "politique du chiffre". Et ce qui ne préjuge pas des solutions à apporter quand les objectifs ne sont pas atteint - cellule de crise, renforcement des moyen, changement de méthode, réappréciation des objectifs...

Est-ce un "déni de démocratie" substituant à la sanction du vote un contrôle "technocratique" ? Certainement pas : les électeurs resteront les seuls juges. Simplement, fait nouveau, ils disposeront d'éléments plus précis pour constituer leur jugemeent : qui peut regretter qu'on lui donne une information supplémentaire ?

Le systeme peut-il etre amelioré en théorie ? Reponse : forcément oui mais il vaut mieux avoir des améliorations réelles tout de suite, qu'une systeme théoriquement parfait, mais jamais : ce qui marche n'est en general pas d'une complexité folle (les systemes de productions à flux tendus de l'automobile tournent en grande partie sur des cartes en carton et des caisses en bois, les systemes informatiques complexes ayant montre leur inadaptation).

Risque-t-on un jour d'avoir le probleme inverse de la situation actuelle (ie, un systeme public trop focalisé sur le résultat chiffré) ? C'est difficile à dire. Mais actuellement le probleme est plutot l'excès inverse !

Reste une question : pourquoi ce débat ? Il marque sans doute les tensions liées au passage d'un monde à un autre : celui où la politique consiste à faire des annonces, et où les contrepouvoir les critiquent, à un monde où la politique consiste à fixer, puis à remplir des objectifs, et où les contrepouvoirs doivent les contre-expertiser. A cet égard, il est amusant de constater davantage de critiques des seconds que des premiers, un peu comme si la remise en cause de leur propre rôle leur posait des difficultés...

Sur ce sujet, je vous invite à lire le très intéressant livre de Michael Barber : Instruction to Deliver