samedi, avril 14, 2007

La recherche, l’innovation, la compétitivité : mobilisons notre intelligence collective !

Où en est la France ?

En matière de recherche, la France est encore un grand pays, mais qui perd du terrain. Grand pays parce que nous restons à la 5e place en termes de dépenses (environ 30 milliards d’euros annuels), derrière les USA, la Chine, le Japon et l’Allemagne. Nous publions environ 5 % des articles scientifiques du monde (pour 0,9 % de la population mondiale). Nous consacrons 1 % du budget à la recherche (dont 1/5e à la défense) – l’effort global de recherche (privé et public) dépassant 2,1 % du Pib (ce qui est inférieur d’environ 20 % au niveau des pays comparables). A l’exception des sciences de la vie, la recherche française est plutôt plus forte sur les domaines présentant des applications commerciales par rapport aux pays comparables (cf tableau ci-après).

Répartition des articles publiés dans les principales revues par grand domaine




Mais nous perdons du terrain, car nous sommes peu présents dans des domaines aussi porteurs que les nouvelles technologies ou les biotechnologies. Ce retard dépasse largement le secteur de la recherche - ainsi l’investissement national en technologies de l’information est en France deux fois inférieur à celui des USA. Pour prendre un exemple réducteur mais aisément compréhensible, un ménage sur deux possède un ordinateur (2/3 en Allemagne, plus de ¾ au Japon). En nombre d’articles scientifiques par million d’habitants, notre performance est inférieure de 10 % à la moyenne européenne, de 25 % aux USA et de moitié à celle de pays tels qu’Israël, la Suisse ou la Suède, qui se situent aux premières places mondiales. Selon l’OCDE, la France est également moins présente que le Royaume-Uni ou Allemagne sur la coopération internationale en matière de brevets. Enfin la France dispose d’un système reconnu dans la recherche fondamentale (qui est largement partagée avec tous les chercheurs mondiaux car les publications sont loin des applications), moins performant dans la recherche appliquée (qui n’est pas plus noble ou plus « utile » que la précédente, mais qui se situe en revanche plus près des activités rentables, et donc génère plus facilement des revenus).

Si l’on regarde maintenant la façon dont notre recherche est organisée, on constate plusieurs « spécificités françaises » :
- une part plus importante du public dans la dépense nationale de R&D, qui passe par un système complexe et pas nécessairement cohérent alliant universités, organismes de recherche (CNRS, INSERM, INRA, CEA, INRIA…) et grandes écoles (la plupart des laboratoires étant financés par un subtil dosage de ces différentes saveurs) ;
- un système d’enseignement supérieur atypique, dans lequel 2 étudiants sur 5 relèvent d’établissements (classes préparatoires, grandes écoles, IUT) dont une des particularités est de ne pas lier automatiquement enseignement et recherche (comme c’est le cas à l’université, en France et ailleurs), et d’être plus adaptée à un modèle de grands objets industriels qu’à un modèle d’innovation permanente (j’y reviendrais) ;
- le système éducatif « ponctionne » en faveur de l’administration une partie plus importante que dans la plupart des pays développés des jeunes diplômés (ENA, Polytechnique) ;
- le statut des chercheurs est peu incitatif : les meilleurs ont des conditions de travail et des salaires plus élevés à l’étranger (USA, Royaume-Uni), notamment dans les domaines qui présentent des applications rentables. Un exemple pour un enseignant chercheur d’une trentaine d’années en finance ou en économie : il gagne facilement 150.000 euros annuels dans une bonne université anglosaxone (c’est évidemment moins dans des spécialisations plus académiques, mais l’écart subsiste autant dans les salaires que les moyens dont dispose le chercheur). A contrario, un jeune chercheur en France gagne 1.500 euros par mois. Cette caractéristique marque moins un problème en France (beaucoup de pays payent peu leurs chercheurs, même les plus productifs), qu’un décalage entre notre système et un système anglosaxon avec lequel il est néanmoins en concurrence. Dans l’absolu, les deux systèmes sont possibles, mais si les deux coexistent, l’un risque de se vider au profit de l’autre ;
- la réforme des universités française attend encore son heure, alors que beaucoup de réformes ont été entreprises à l’étranger. Cette réforme peut se limiter à quelques mesures simples (en termes de moyens ou d’autonomie réelle – interne comme externe - des présidents d’universités). Elle pourrait aussi être plus ambitieuse et aller de pair avec une réforme des grandes écoles et des organismes de recherche ;
- Le système français de recherche est très marqué par la centralisation (40 à 50 % des chercheurs français sont en Ile de France). Alors que la presse évoque parfois l’exode des cerveaux français vers la Grande Bretagne, cet « exode » n’est rien à coté de l’exode des régions vers l’Ile de France ! Ce déséquilibre conduit nécessairement à une sous-utilisation de notre « intelligence collective » (cf infra) ;
- la France a échoué dans de la « stratégie de Lisbonne » (« : faire de l'UE l'économie la plus performante au monde »), proclamée en 2000 par les dirigeants européens. La coopération en matière de recherche manque de dynamique, comme l’illustre le projet « Quaero » de moteur de recherche sur internet européen (annoncé comme franco-allemand, les allemand s’en étant désengages peu de temps après) ;
- nous assistons à un développement inéluctable de pays tels que la chine et de l’inde (ainsi que certains pays de l’ex bloc de l’Est tels que l’Estonie par exemple), qui ont une tradition scientifique forte et ancienne. Le lecteur intéressé par cette question pourra utilement lire « Mondialisation : une perspective européenne » (de John Sutton, traduit par la Fondation Jean Jaurès), qui illustre très clairement ce phénomène. Ce développement est salutaire pour ces deux pays mais qui aura nécessairement pour conséquence – toutes choses égales par ailleurs – un affaiblissement de la position relative de la France. Trois faits illustrent à quel point ce développement est avancé : la Chine est désormais le deuxième investisseur mondial en matière de R&D. L’activité de PC d’IBM (le creuset « historique » de l’ordinateur individuel très grand public) ont été rachetés par une entreprise chinoise (Lenovo). Les développements en matière de développements informatiques se situe désormais en Inde ;

La recherche pour quoi faire ?

On peut noter au moins deux raisons de développer la recherche :
- d’abord par intérêt pour les sciences et par désir de les faire progresser, ou pour faire progresser un objectif (lutte contre le cancer, les maladies orphelines, ou envoyer un homme sur la lune) ;
- ensuite parce que c’est un investissement collectivement rentable (plus de moyens à la recherche aujourd’hui, c’est plus de croissance et donc plus de richesse demain) et un facteur de compétitivité (quand on veut pouvoir payer plus cher ses salariés, il faut produire autre chose, ou le faire avec des méthodes plus performantes – et pour cela il faut chercher) – avec la difficulté que l’investissement (notamment en recherche fondamentale) est généralement porté par la collectivité, alors que les bénéfices sont généralement captés par les entreprises qui développent les applications.

Or la première raison (progrès scientifique) s’efface trop souvent dans les débats aux détriments de la dernière– on veut faire de la recherche pour des objectifs macroéconomiques, mais on oublie d’en rappeler les bénéfices tangibles. C’est évidemment regrettable, à une époque où la science n’est plus seulement vue comme une facteur d’émancipation (ce qu’elle était il y a un siècle), mais aussi comme un facteur d’inquiétude (OGM, bioéthique, pollution liée au progrès technique et donc indirectement aux avancées scientifique).

Par ailleurs, si l’on veut de la compétitivité ou de la croissance, ce n’est pas forcément de recherche dont on a besoin, mais plutôt d’innovation. Or on peut faire de l’innovation sans recherche (en utilisant la recherche des autres, par exemple), on peut faire de la recherche sans innover (c’est le cas d’une partie de la recherche fondamentale ou en sciences humaines, dont les applications peuvent ne pas être immédiates, ou ne pas exister du tout). On peut innover d’une façon favorable à la croissance économique dans des domaines dans lequel il n’existe pas de recherche formalisée (l’accueil et le service des usagers du service public ou des demandeurs d’emploi). Enfin la compétitivité est liée à la façon de transformer une innovation en revenus : cette transformation n’est ni automatique, ni juste, ni morale – ainsi les avancées induites par l’invention du laser ont rapporté davantage à Johnny Halliday (par les revenus supplémentaires liés à la vente de CD musicaux) qu’à Albert Einstein (dont les travaux ont pourtant été déterminants). Faire de la recherche pour la compétitivité oblige donc à naviguer entre deux mondes – schématiquement le monde « altruiste » de la recherche scientifique (dont l’objectif est de partager le plus largement les publications et les résultats) et le monde « égoïste » de la recherche d’applications rentables (où il s’agit au contraire de partager le moins possible les revenus).

Il faut également noter qu’en matière de recherche, on trouve parfois les solutions là où on ne les cherche pas. C’est notamment pour cette raison qu’il faut se garder de trop opposer recherche en sciences dures et recherche en sciences humaines (j’y reviendrais par un exemple dans la conclusion de cet article) – ce qui n’empêche évidemment pas de fixer des limites au nombre et au type des projets qui peuvent être financés par la collectivité.

Enfin, on se fait souvent une idée très administrative et « taylorienne » de la recherche – comme si l’innovation pouvait naître de chercheurs recrutés sur leurs performances scolaires, suivis et notés aux résultats. Ce modèle est relativement adapté aux « innovations incrémentales » (faire comme avant, mais un peu mieux ou un peu différent – par exemple, faire un nouveau modèle de rasoir avec une lame de plus ou, plus sérieusement, envoyer un homme sur la lune après l’avoir envoyé faire un tour dans l’espace) mais totalement inadapté aux innovations « radicales » (création d’un produit entièrement nouveau). Les innovations radicales reposent sur un modèle très différent, dans lequel on ne sait pas faire grand-chose de plus que mettre des personnes créatives au même endroit, leur laisser une grande liberté – et se laisser la possibilité de leur voir trouver rien du tout, ou quelque chose de très différent de ce qui était attendu. Notons pour terminer que le développement du web fait de plus en plus apparaître, en dehors des chercheurs « labellisés » des contributions parfois de grande valeur (notamment dans le domaine des sciences sociales).

L’innovation en quelques exemples

Savez-vous comment est né le World Wide Web ? Pas des laboratoires de recherche militaire américains (ils ont plutôt développé le précurseur du réseau Internet, qui permet à un ensemble d’ordinateurs de se connecter pour créer un réseau). Pas des start-ups californiennes (elles ont essentiellement développé des applications une fois le web lancé). Pas des géants de l'informatique (même si Xerox avait eu des initiatives intéressantes, leur apport s'est essentiellement concentré sur le développement d’ordinateurs personnels bon marché). Pas des plans d’investissements publics centrés sur les réseaux (ils se sont essentiellement concentrés sur les réseaux universitaires et militaires).
Non, le web est né d’une initiative d'un contractuel d’un laboratoire de recherche européen (le Cern), qu'un contrôle de gestion rigoureux aurait freinée, si ce n'est empêchée : dans un laboratoire censé consacré ses moyens à la recherche nucléaire, Tim Berners-Lee réussit en effet à faire financer un projet consacré à un nouveau langage hypertexte. Pour schématiser à l’extrême : l'une des évolutions les plus importantes pour la diffusion de la connaissance, l'innovation ou le travail en groupe est née du fait que des chercheurs ont pu, sur leur temps de travail, gaspiller de l'argent (par rapport aux missions figurant sur leur contrat de travail ou dans les objectifs de l’organisme que les hébergeaient) !
Beaucoup des grandes découvertes ont des origines comparables. Ainsi la théorie de la relativité est-elle due à Albert Einstein, obscur employé de l’office des brevets de Berne, refusé par toutes les universités auxquelles il avait postulé. La découverte de la pénicilline est liée à une erreur de laboratoire, une expérience sur le développement de moisissures ayant contaminé par inadvertance une expérience sur des souches bactériennes. La radioactivité a également été découverte par hasard. Et les exemples ne sont pas limités à la recherche théorique ou fondamentale : l'invention du Post-It relève le même logique. De la même façon l’un des centres de recherche les plus prolifiques de l'histoire récente, Xerox Parc, responsable entre autre de l'imprimante laser, des systèmes d'interface avec souris, fenêtres et menus, du langage orienté objet voire du langage html a-t-il également été un échec financier pour son financeur – les applications rentable de ces recherches ayant été réalisées par des entreprises telles qu’HP, Apple ou Microsoft…
La société 3M, reconnue pour sa capacité d'innovation, a poussé ce système jusqu'au bout en définissant sa politique d'innovation comme suit : mettre des moyens importants, favoriser l'échange et le maillage entre des équipes différentes, laisser les chercheurs consacrer 15 % de leur temps à leurs recherches personnelles, et favoriser et valoriser les carrières d'experts plutôt que de vouloir transformer d'excellents chercheurs en mauvais gestionnaires.
Même dans les entreprises qui pratiquent la recherche à une échelle « industrielle »– les laboratoires pharmaceutiques – l’activité de recherche tient moins du travail à la chaîne que du lancer de fléchettes en aveugle – lancer 100 flèches au hasard pour espère en avoir au moins une dans la cible. Ainsi les laboratoires testent-ils chaque année des centaines de molécules pour ne retenir qu’un au deux produits au bout des tests de mise sur le marché, qui visent à identifier tous les effets d’un produit (et à vérifier qu’il ne présente pas de danger pour l’organisme). Ainsi ont-ils souvent des surprises – ce fut le cas avec le viagra, qui était à l’origine un médicament conçu pour traiter les problèmes de circulations, mais dont les tests in vivo firent apparaître une autre caractéristique qui a trouvé d’autres usages.

Que peut faire l’Etat pour développer l’innovation ?

Bien sûr, une nation ne se gère pas comme une entreprise : la politique de recherche de la France n’a pas pour seul objectif de faire vendre des produits. Elle doit permettre de former des étudiants (formation par la recherche, même pour des personnes qui ne travailleront jamais dans des laboratoires), de former des chercheurs, de faire avancer la recherche publique, tout en stimulant la recherche privée et en libérant l'innovation. Je donnerai cependant quelques pistes pour développer et accélérer l’innovation en France :
1 – Nous avons un système éducatif trop souvent axé sur « l’apprentissage d’un programme » et peu axé sur la collaboration, la créativité, l’initiative ou le travail en groupe. Or la recherche et/ou l’innovation repose souvent sur un mélange des trois. Il faut donc faire évoluer le système éducatif, pour enseigner dès le plus jeune âge que « tout n’est pas dans le programme » et qu’il peut y avoir des solutions qui n’existent pas encore dans les livres.
2 - Ensuite, en matière d’enseignement supérieur et de recherche, la France alloue des moyens par étudiant qui placent notre pays en queue de peloton (une analyse plus détaillée montrant que si la dépense annuelle par étudiant est plus faible que la moyenne, nous avons une dépenses sur l’ensemble des études supérieur moins défavorable, mais étalée sur un plus grand nombre d’année). Il faut une réforme conjointe de la politique de recherche (qui doit donner des axes cohérents et assumés, au niveau européen – tout en laissant évidemment une place à l’imprévu inhérent à tout processus d’innovation), des universités (qui doivent s’inscrire dans cette politique de recherche, en ayant les moyens et l’autonomie pour le faire), des grandes écoles (dont la formation doit inclure davantage de recherche, éventuellement par le biais de laboratoires communs avec des universités), du système d’orientation et de formation continue (car il n’y aurait pas de sens à envisager une réforme du système de formation initiale découplée du système de formation continue) ;
3 - L’initiative des pôles de compétitivité français est sympathique, mais bien peu d’entre eux ont une ampleur mondiale. Nos universités et grandes écoles sont petites, reposent sur un modèle atypique et souvent invisibles à l’échelle mondiale. Il faut concentrer les ressources au niveau européen – ce qui veut dire accepter que certains pôles ne soient pas français (par exemple les économies d’énergies, dans lesquelles les allemands ont plusieurs longueurs d’avance), en contrepartie de quoi les autres européens accepteraient que les moyens de recherche sur d’autres domaines soient concentrés en France au niveau européen (par exemple, l’optique à Orsay). Evidemment, il n’y a aucune raison que ces pôles soient concentrés à Paris…
4 - Notre système différencie beaucoup en fonction du statut (écoles d’ingénieurs mieux dotées que universités) plus qu’en fonction des résultats. C’est un véritable risque de voir les meilleures équipes de recherche quitter la France. Même s’il est difficile de juger la recherche, il faut différencier les moyens des équipes de recherche en fonction des résultats (faute de quoi il y a un risque fort de voir les meilleures équipes quitter la France).
5 - La recherche en entreprise est concentrée sur quelques grands groupes (EDF par exemple) et correspond à un modèle de « grands programmes ». C’est un modèle d’innovation, qui correspond aux innovations « incrémentales » poussées par une volonté (faire un peu mieux, envoyer un homme sur la lune après l’avoir envoyé autour de la terre,…) – qui pose également question lorsque d’ancien établissements publics deviennent des entreprises cotées dont certains actionnaires ont la possibilité juridique de les forcer à stopper toute recherche qui ne serait pas assez rentable pour eux (en invoquant l’abus de bien social ou l’abus de majorité). A coté de ce modèle des « grands programmes de grands groupes », il y a un autre modèle, qui passe davantage par la « destruction créatrice » (création d’entreprise), qui correspond davantage aux « innovations radicales » tirées par le marché (créer une technique ou un produit radicalement différents). Pour nous rapprocher de ce modèle, il faut rééquilibrer nos outils d’aide à l’innovation pour donner plus de place à l’innovation radicale (aide à la création d’entreprise, financement de « l’amorçage », appui aux personnes qui prennent des risques de carrière pour se lancer dans la création…).
6 – L’activité de transfert, consistant à parcourir les productions de la recherche pour développer les applications commerciales possibles devrait être renforcée. Il s’agit d’une tâche complexe, pour laquelle il n’existe pas de remède miraculeux si ce n’est de faciliter les transfert de personnes (mobilité temporaire ou définitive des chercheurs vers les entreprises, voir de cadres d’entreprises vers la recherche), et des idées (les pôles de compétitivité européens devraient mécaniquement faciliter ce rapprochement).
Enfin l’innovation est aussi une affaire de culture. C’est sans doute l’élément le plus complexe, le moins souvent abordé mais peut-être le plus important. Pour innover, il faut :

- que les créateurs français soient valorisés – or nous sommes à une époque où l’on valorise plus les métiers de la finance (dont une partie du rôle, au moins au niveau international, est de réallouer l’épargne mondiale des pays développés vers les pays en voie de développement, c'est-à-dire de réduire les moyens consacrés à l’innovation et à la croissance dans les pays de l’ouest) que les métiers de la création, surtout quant il s’agit de créer en France. Pour les grands groupes, la priorité actuelle est de croître à l’international – c’est là où leur intérêt économique les pousser à investir leurs ressources humaines et financières. Un modèle d’innovation en France passe donc pas une logique différente, qui repose nécessairement plus sur les acteurs plus centrés sur l’échelle locale (PME notamment) ;

- que les créateurs disposent d’un climat suffisamment clément pour pouvoir prendre des risques. Il ne s’agit pas que l’Etat prenne les risques à leur place – chacun doit rester dans son rôle. Mais notre système social donne une forte prime aux statuts. Quelques exemples : un fonctionnaire est valorisé par son « corps de fonctionnaire » (ie, l’étiquette dont il a hérité à 20 ans à l’issue d’examens sans lien direct avec les fonctions qu’il aura à assumer ensuite) plus que par ce qu’il a réalisé, un salarié qui démissionne pour créer son entreprise a moins de couverture sociale qu’un chômeur et n’a plus le droit aux allocations, le fait d’avoir tenté et échoué à la création d’entreprise reste une tâche sur un cv ;

- que l’innovation bénéfice à tous – c'est-à-dire que notre système social soit capable d’accompagner les « perdants de l’innovation ». C’est tout l’enjeu de ce que l’on appelle la « sécurité sociale professionnelle » dont je vous reparlerais volontiers. Faute d’un tel système, la France se condamne elle-même à l’immobilisme. C’est un point fondamental, qui est brillamment développé par John Sutton dans « Mondialisation, une perspective européenne ».

Je terminerai par une note plus philosophique. Derrière la question de l’innovation, il y a certes la question de la recherche (c'est-à-dire de la « professionnalisation de l’innovation ») mais aussi, et surtout, celle de « l’intelligence collective » – c'est-à-dire la façon dont un chercheur, un chef d’entreprise, un vendeur de génie peuvent travailler ensemble. C’est sans doute pour cela que les systèmes centralisés ou totalitaires sont peu innovants, même, comme c’était le cas dans le bloc de l’Est, quand ils disposent de chercheurs remarquables. Plusieurs études ont montré un lien entre le niveau de confiance qui unit les concitoyens d’un pays, et la capacité de se pays à croître et à innover. C’est ce que confirme la première place de pays à forte cohésion, tels que la Suède ou Israël, dans les classements mondiaux.

Il est difficile de ne pas lier cette réflexion à un constat : la France est l’un des pays développés où le niveau de confiance entre concitoyens est le plus faible (c’est ce que montre « l’enquête mondiale sur les valeurs », qui mesure notamment ce genre de choses). La France est un pays miné pour l’inquiétude et l’angoisse, qu’il s’agisse de celle des cadres, des salariés menacés, des chômeurs ou des exclus. Il est difficile d’innover ou d’investir dans un projet d’innovation – forcément long et risqué – dans un tel climat d’angoisse et de défiance. C’est là la première priorité pour la France – et elle se situe entièrement dans le champ politique.

mercredi, avril 04, 2007

Programme économique : et la justice ?

Les projets économiques des candidats à la présidence de la république marquent un recul des programmes macroéconomiques (en gros, les mesures par lesquels un pays fait jouer son déficit, sa fiscalité, son taux de change ou ses taux d'intérêts pour « relancer » l'activité), et une progression des propositions microéconomiques (c'est-à-dire les propositions qui améliorent les incitations des français à créer plus d'activité, ou qui simplifient leurs démarches).

Il y a plusieurs raisons à celà. La première d'entre elles est la montée des contraintes qui rendent difficiles la réalisation des programmes « macro » (le déficit, la fiscalité ou la dette peuvent difficilement être augmentés significativement, et les taux sont fixés par la BCE). Une autre raison tient à la faible crédibilité de ces programmes auprès du grand public – les réalisations passées sont au mieux modestes, et l'explication de leur succès recourre généralement à des démonstrations abstraites qui ne convainquent pas. Une dernière raison tient à l'ouverture internationale et européenne désormais forte de l'économie française, qui rend difficile une politique franco-française.

En contrepartie, les propositions micro-économiques prennent du poids dans les programmes présidentiels, notamment dans le domaine de l'emploi : la nécessité de renforcer l'orientation, la formation et l'accompagnement fait désormais consensus. L'urgence de rendre plus simple les règles sociales également – même s'il reste des divergences directement liées au clivage politique, la droite privilégiant le point de vue de l'entreprise (poussant à un cadre légal le plus léger possible, quitte à ce que les branches ou les entreprises proposent mieux), et la gauche celui du salarié (n'envisageant une plus grande agilité pour les entreprises que dans un cadre permettant d'éviter de transférer trop de précarité sur les salariés). C'est également vrai dans le domaine de l'efficacité du service public (Ségolène Royal comme Nicolas Sarkozy ont eu des déclarations sans ambiguïté sur ce thème) ou dans le domaine de la recherche et de l'innovation (la nécessité de réformer notre université et notre système de recherche fait également consensus).

Il existe pourtant un domaine qui est trop peu présent dans les débats, alors que les candidats y affectent des moyens importants dans leurs programmes : la réforme de la justice. Cette réforme est pourtant cruciale du point de vue économique, à plusieurs titres :

- d'abord, il existe un volet économique à la justice, qui mériterait largement un débat sur le rapport entre ses coûts et ses bénéfices. Il s'agit notamment des tribunaux de commerces, dont la réforme est urgente autant que redoutée par tous ceux qui bénéficient des incohérences ou des rentes de la situation actuelle ;

- ensuite, il est nécessaire de réformer notre production de textes pour mieux mesurer le coût et les incertitudes projetés sur les justiciables. Cela suppose évidemment un certain courage, notamment lorsque l'intérêt des français suppose une simplification, voir une déjudiciarisation partielle ou totale – est-il normal qu'un divorce pour consentement mutuel coûte environ 4000 euros, soit plus de 4 mois de salaire net pour un smicard ?

- enfin, alors que le débat politique fait apparaître, à gauche comme à droite, une volonté d'être jugé sur les résultats, le fonctionnement de la justice échappe encore largement à cette logique. Les français disposent-il de moyens simples, clairs et peu coûteux pour connaître leurs droits ? Les français qui ont des litiges avec leur banque ou leur assureur sont-ils satisfaits ? Le système proposé est-il le plus adapté et les moins coûteux, ou faut-il développer d'autres outils (médiation, arbitrage, class-actions, numéros d'informations sur les droits des française…) ?

Ces réformes sont importantes, car une mauvaise procédure ou une procédure trop opaque imposent à l'économie une « taxe de complexité » - qui a les mêmes conséquences qu'une taxe classique, à une différence près : elle coûte aux justiciables sans rien rapporter à l'Etat. Il serait donc souhaitable de procéder à droits constants à un « re-enginnering » en profondeur du fonctionnement de notre système judiciaire, pour simplifier, réduire au strict minimum les incertitudes juridiques. A l'heure où internet, les centres d'appels et les techniques de production de masse de services révolutionnent l'accès à l'information, on pourrait largement éviter que les citoyens « censés ne pas ignorer la loi » doivent recourir à un avocat simplement pour comprendre les règles auxquelles ils sont soumis. Une telle opération revaloriserait le rôle des administrations (la justice n'est pas le ministère le mieux rémunéré, ni celui qui est le plus réputé pour présenter des sureffectif), et apaiserait les relations des français (en donnant un cadre plus clair et plus facilement accessible). Elle contribuerait certainement à accélérer la croissance économique. Et dans la mesure où la réduction de la "taxe de complexité" bénéficierait aux entreprises et aux citoyen sans les priver de ressources publiques, il est bien possible qu'elle apporte plus à l'économie française que les autres baisses prélèvements proposées dans cette campagne...

jeudi, mars 15, 2007

Débat sur les chiffres du chômage : il faut renforcer les institutions

Le débat sur les chiffres du chômage m’a amené à évoquer, sur France Culture, l’idée d’une commission d’enquête afin de lever les doutes suscités par cette polémique. Cette proposition a amené un certain nombre de commentaires, qui m’amènent à donner quelques précisions.

D’abord, je voudrais préciser l’idée qu’il y avait derrière cette commission d’enquête : il ne s’agissait pas d’une suspicion sur une institution – l’INSEE – ou sur une personne – son directeur général. La réputation d’indépendance de l’INSEE et de ses membres est forte, et j’ai à titre personnel plusieurs exemples de « résistance » de l’INSEE face à des pressions politiques, et peu d’exemples d’allégeance.

Il s’agissait, au contraire, d’amener rapidement dans ce débat trois choses essentielles : la transparence sur ce qui s’est réellement passé, l’introduction de contrepouvoirs dans un débat qui ne doit pas se limiter à un débat d’experts, et une mesure forte et symbolique, traduisant l’importance donnée à la qualité et à l’indépendance des statistiques – afin de tuer dans l’œuf tout soupçon de manipulation.

Car au-delà du débat – récurrent dans toute campagne - sur les chiffres et la réalité qu’ils mesurent, nous avons plusieurs questions de fond. Premier problème, nous sommes l’un des rares pays européens dans lesquels l’institut statistique ne dispose pas d’une indépendance garantie par la loi : le directeur général de l’INSEE et nommé – et révocable – par le ministre de finances. Même si, en pratique, les directeurs généraux de l’INSEE ont une durée de vie élevée, ils ne disposent pas des garanties sur la durée de leur mandat qui sont données aux présidents d’autres institutions dites « indépendantes ».

Deuxième problème, l’INSEE ne dispose pas de réel contrepouvoir, comme le serait, par exemple, un organe de surveillance constitué de personnalités qualifiées (y compris des parlementaires de tout bord et des représentants syndicaux) et qui aurait pour vocation de trancher les débats tels que celui de la modification de la date de publication des chiffres du chômage. Certes, il existe un Conseil National de l’Information Statistique, qui réunit des experts et qui se réunit régulièrement. Dans la pratique, l’INSEE a donné au CNIS de nombreuses précisions sur les raisons qui l’ont poussé à modifier la date de publication du taux de chômage au sens du BIT. Mais l’absence d’un contrepouvoir laissait l’INSEE seule face à une décision de savoir si, compte tenu des questions de méthodologie posées par les statisticiens, il fallait reporter cette statistique, ou la diffuser immédiatement accompagnée de précisions méthodologiques.

Troisième problème, le débat politique est riche en lettres et en petites phrases, mais manque souvent de chiffres. De la même façon, le débat sur les statistiques reste extrêmement décevant. Or c’est le débat démocratique devrait définir les objectifs poursuivis (notamment en matière d’emploi et de chômage), et donc indirectement ce qui doit être mesuré. En effet, réduire le chômage en catégorie 1 n’est pas un objectif pertinent, car il peut être atteint par des radiations, des emplois aidés non qualifiants ou beaucoup d’autres moyens. Suivre cette statistique au mois le mois n’a pas grand sens si on ignore l’évolution du nombre d’emplois précaires, du nombre de salariés sur un emploi déclassé, de chômeurs découragés, de chômeurs sans perspectives précises. Ce dernier débat ne concerne pas directement l’INSEE : l’INSEE est là pour mesurer correctement les statistiques. Il concerne le politique, la façon dont il précise ses objectifs, et la façon dont sont mis en place les outils de mesure permettant de vérifier, démocratiquement, que ce qui a été promis sera fait.

A ces trois problèmes, il est nécessaire d’apporter des solutions de court terme (afin de tuer dans l’œuf tout doute sur la qualité des statistiques). Mais le plus important est surtout des solutions de long terme : donner à l’INSEE une indépendance inscrite dans la loi, la doter de contrepouvoirs (sous la forme d’un organe de surveillance), et avoir un vrai débat sur ce que les français veulent, en matière de chômage mais pas uniquement, afin que le système statistique fournisse tous les éléments nécessaires au débat démocratique.

Au total, la polémique sur les chiffres du chômage ne doit pas escamoter le plus important : la nécessité d'un véritable débat sur ce qui doit être mesuré (et sur quoi les candidats doivent rendre des comptes)...

lundi, mars 12, 2007

Une émission sur les chiffres du chomage

Je suis passé sur France Culture ce jour sur l'épineuse question des chiffres du chomage : http://www.radiofrance.fr/chaines/france-culture2/emissions/grain/

dimanche, mars 04, 2007

Financement des projets présidentiels, ou comment détruire des emplois avec des mesures qui en créent

Francois Bayrou propose dans son projet d'exonérer de charges les deux premières embauches réalisées par toute entreprise.

Prise isolément, cette proposition aura nécessairement un effet positif sur l'emploi : en effet, même s'il est clair que ce type d'aide génère toujours des effets d'aubaine (beaucoup d'entreprises créent des emplois, et bénéficieront de cette aides pour des emplois qu'elles auraient créés de toutes facons), il n'en reste pas moins que le coût de ces embauches étant réduit (de 20 à 30 %), un certain nombre d'entreprises y auront recours pour des projets qu'elles n'auraient pas réalisés en temps normal.

Peut-on considérer pour autant que ce projet va créer des emplois ? En fait non, et c'est sans doute le contraire qui va se réaliser. En effet Francois Bayrou que l'une des sources de financement de son programme est la réduction des exonérations de cotisations sur les bas salaires. Or ces mesures sont, en matière d'exonération de cotisations, les dispositifs qui ont le rapport cout/emploi créé le plus favorable : en effet, elle ne concernent que les salaires les plus bas, pour lesquels le cout d'exonération par salarié est le plus faible, et pour lesquels l'impact d'une baisse de charge sur le niveau de l'emploi est le plus fort. En effet, l'embauche d'un salarié peu qualifié est plus facile à remplacer par une délocalisation ou une automatisation, et est contrainte par l'existence d'un salaire minimum, contrairement à celle d'un cadre supérieur : baisser le cout n'a donc pas grand effet sur la décision d'embauche dans le second cas, contrairment au premier.

Autrement dit la proposition de Francois bayrou reviendra à remplacer en partie une exonération relativement efficace (les exonérations sur les bas salaires) par une exonération qui aura sans doute un effet, mais moindre que l'exonération qu'il supprimera en contrepartie. Au total, l'effet sur l'emploi sera négatif (sans parler de l'effet lié à la création d'une exonération spéficique supplémentaire, s'ajoutant à une panoplie illisible d'environ une cinquantaine de dispopsitifs différents). Enfin, comme le signale justement Jean Pisani , on réduire également l'effet emploi des exonérations en donnant aux entreprise s le signal que, décidément, les aides accordées pour une embauche ne sont pas pérenne, et qu'il ne faut pas trop compter dessus dans ses décisions d'embauche à long terme.

Voilà comment ce projet va détruire des emplois en donnant l'impression d'en créer !

mardi, février 20, 2007

Une émission sur l'emploi

Je suis intervenu mardi 20 février sur France Inter sur la question de l'évolution du modèle français pour l'emploi. Vous pouvez écouter l'émission ici : http://www.radiofrance.fr/chaines/france-culture2/emissions/grain/

lundi, février 19, 2007

Chiffrage : pour quoi faire ?

On parle beaucoup du chiffrage des programmes. Je n'entrerais pas dans le débat sur le cout des promesses (aux journalistes, aux partis et aux observateurs divers de débattre pour clarifier le débat). L’initiative de www.debat2007.fr de chiffrer les promesses prononcées publiquement par les candidats donne une information intéressante et utile, non parce qu’elle apporte des chiffres à graver dans le marbre (chacun peut avoir son idée sur ce qui sera fait, ou pas fait, et avoir ses propres hypothèses de chiffrage), mais surtout parce qu’elle pose un débat sain pour le choix démocratique. Pour etre démocratique, ce débat doit évidemment donner lieu à contradiction, et toutes les contributions à cette discussions sont les bienvenues. Et bien évidemment, on ne doit pas construire le débat présidentiels sur le cout des projet et leur impact sur les finances publiques - tout comme il serait également inconcevable que les projets n'en tiennent pas compte !

Mais le coût d’un projet présidentiel (souvent en milliards) donne un chiffre abstrait. Il est plus utile de disposer d’informations sur le niveau de dette, de déficit ou de prélèvements qui attendent les français - ou de vérifier si les déclarations de dépenses, de dette et de déficit sont cohérentes entre elles !

Pour cela, il faut savoir passer du coût des projets présidentiels à une estimation rapide du déficit ou de la dette fin 2012. C’est exactement ce que fait l’outil « cyberbudget » signalé dans les Echos de la semaine dernière. Cet outil est riche, mais un peu complexe et fourni sans mode d'emploi. Il me donne donc l’occasion de donner quelques explications, et de donner au passage quelques informations en matière de finances publiques.


D’abord, quelques chiffres. Le déficit public (hors soultes et autres effets comptables) devrait s’établir fin 2006 autour de 2,8 points de PIB, différence entre des dépenses (53,8 points de PIB environ) et des recettes (51 points du PIB). La dette s’établira quant à elle à environ 65 points de PIB.



La façon dont ce déficit évolue au cours du temps peut se calculer de façon relativement simple, sur la base de l’hypothèse suivante : les recettes sont stable par rapport au PIB, alors que les dépenses (hors grands projets présidentiels) progressent généralement moins vite. Ainsi, si on suppose que l’ensemble des dépenses ne progresse que de 1,5 % par an hors inflation (ce qui n’est arrivé que 4 fois sur les 25 dernières années) alors que la croissance s’établit à 2,5 % par an, la dépense publique rapporté au PIB baisse de 1 % chaque année. En effet si la dépense augmente de 1,5 % et le PIB augmente de 2,5 %, la dépense divisée par le PIB baisse de 2,5 - 1,5 = 1 %.



On peut ensuite estimer la dette : en montant absolu, la dette une année est égale à la dette l’année précédente plus le déficit. Si la croissance fait 2,5 % et l’inflation 2 %, la dette en points de PIB progressera 4,5 % moins vite que la dette en niveau absolu. Ainsi, s’il n’y a pas de déficit le niveau absolu de la dette restera constant, ce qui représente une baisse 4,5 %. Avec une dette qui représente 65 points de PIB, le seul effet de l’inflation et de la croissance fait baisser la dette de 2,8 points par an environ.


Voyons maintenant l'utilisation du modèle cyberbudget sur un exemple. Prenez par exemple un candidat hypothétique qui promettrait une baisse de prélèvements de 4 points de PIB, et dont vous estimez que le programme coûterait 3,2 points de PIB. Son programme coûterait donc au total 7,2 points de PIB.



Placez 7,2 (ou 7.2 si votre navigateur est configuré pour le système américain) dans la case « coût du programme de la rubrique « Variables ». Cliquons sur le petit rond après « Dette » puis sur « Calculer » : nous obtenons le niveau de dette auquel conduirait le projet, soit près de 74 points de PIB (soit nettement au-dessus du seuil de 60 % de nos engagements européens) !



Cliquez maintenant sur le petit rond après « croissance » et inscrivons « 50 » dans la case « Dette » de la rubrique « Variables ». Cliquez sur « Calculer » pour obtenir le taux de croissance qui permettrait de financer ce programme en réduisant la dette à 50 points de PIB : il faudrait une croissance de près de 4,5 % pour y arriver !



Inscrivez « 64 » dans la case « Dette » de la rubrique « Variables », et 2.5 % dans la case « Croissance ». Cliquez sur le petit rond après « Coût du programme », puis sur « calculer », pour obtenir le coût du programme qui permettrait d’avoir une dette en 2012 inférieure à celle de 2006. La réponse est de 3,45 points de PIB : autrement dit le si ce candidat veut maîtriser la dette, ce candidat ne fera pas la moitié de ce qu’il a annoncé !


Pour utiliser le modèle sur les vrais projets, vous pouvez trouver sur debat2007 une estimation des principales promesses des candidats, que vous pouvez compléter, le cas échéant, de votre propre analyse des mesures qui y seront ajoutée ou retranchées ou des précisions données par les partis politiques sur les couts de leurs engagements.

De là, il est facile de calculer le coût du programme en points de PIB : un point de PIB « valant » 17 milliards, le coût en points de PIB s’obtient en divisant par 17 le coût en milliards d’euros.

Vous pouvez enfin ajuster les hypothèses d’inflation ou de croissance (les valeurs par défaut constituant des valeurs « raisonnables » au vu de l’Etat actuel des finances publiques et de l’économie française.

Pour finir, deux « tests » peuvent être utilisés pour vérifier si un programme est crédible :

- finit-il en 2012 avec un niveau de dette de l’ordre de 60 % du PIB ? Dans le cas contraire, il est probable que le programme ne soit pas réalisé, tant la pression de nos partenaires européens, mais également l’application des critères de Maastricht, excluent que la France se lance dans une voie d’augmentation de sa dette, alors qu’elle dépasse déjà largement le seuil de 60 % ;

- repose-t-il sur des hypothèses réalistes de progression des dépenses publiques ? Au vu des 25 dernières années, le niveau de 1,5 % est déjà ambitieux, puisqu’il n’a été atteint 4 fois. De plus, les dépenses publiques sont constituées à près de la moitié par les dépenses de santé, dont l’évolution ne se stabilisera pas, notamment pour des raisons tenant au vieillissement : selon la CNAM, les dépenses de santé s’élèvent à moins de 900 € par an pour les moins de 25 ans, à 3 000 € pour les 60-74 ans et plus de 5 200 € pour les plus de 75 ans. D’ailleurs, dans tous les pays, les dépenses de santé progressent plus vite que le PIB : le stabilisation de l’ensemble des dépenses publique est donc irréaliste, sauf à supprimer des remboursements (ce qui ne diminuera pas les dépenses de santé des français, mais fera baisser la part comptabilisée en dépense publique).

Et si le programme ne passe pas ces tests, il a toutes les chances de ne pas être réalisé...

mercredi, janvier 24, 2007

Polémique sur les chiffres du chomage : au-delà des statistiques, la crédibilité de la république

Une polémique a été soulevée récemment par le Canard Enchaîné sur les chiffres du chômage. Cet sujet complexe mérite une petite explication.

D'abord, comment mesurer le chomage ? Comme le rappelle l'INSEE, il existe en France deux mesures. Le première consiste à comptabiliser les personnes inscrites à l'ANPE. En fonction du type d'emploi recherché par ces demandeurs (à temps plein, à temps partiel, en CDD ou en CDI), ils sont comptabilisés dans différentes catégories. L'indicateur le plus courant est le chômage de catégorie 1 (chômeurs cherchant un emploi en CDI à temps plein).

Cette mesure est relativement restrictive, puisqu'elle ne comptabilise que ceux qui ont fait la démarche pour s'inscrire (notamment pour bénéficier des allocations chômage, mais ces dernières ne concernant que moins d'un chomeur sur deux, les autres ayant des allocations telles que le RMI, ou rien du tout) et qui ont été acceptés. Cet indicateur mesure donc moins le nombre de personnes qui recherchent un emploi, que le nombre de celles qui en recherchent un grâce au service public de l'emploi, soit qu'ils y soient fortement incités, soit qu'ils y trouvent un intérêt.

L'autre mesure est le chômage au sens du Bureau International du Travail, ou BIT. Selon l'INSEE, c'est une personne en âge de travailler (15 ans ou plus) qui répond simultanément à trois conditions : ne pas avoir travaillé durant une semaine, être disponible pour prendre un emploi dans les 15 jours et chercher activement un emploi. Ce chômage est mesuré par sondage, ce qui permet de toucher des personnes qui cherchent activement un emploi sans pour autant s'inscrire à l'ANPE. Entre deux sondages, il est estimé, notamment à partir du chômage ANPE - ce qui ne pose pas de problème si les deux définitions du chômage évoluent dans le même sens.

Pour résumer, le premier indicateur mesure le nombre de personnes aidées dans leur recherche par l'ANPE, et le second mesure le nombre de chomeur existant réellement : quand les deux baissent en même temps, c'est bon signe et c'est logique (s'il y a moins de chomeurs, il y a moins de personnes à aider). En revanche quand le premier baisse, mais pas le second c'est mauvais signe et inquiétant : celà signifie qu'on aide moins des chômeurs toujours aussi nombreux (ca peut être le cas s'ils sont radiés abusivement des liste de l'ANPE).

Si l'en croit le Canard Enchaîné, c'est ce qui se serait produit récemment, la publication l'actualisation du chômage BIT ayant été repoussée à après les élections . Si celà était vrai, ce serait extrêmement grave, et placerait la France à un niveau proche de celui de ces républiques bananières, où les statistiques publiques, les médias et la monnaie sont les jouets du pouvoir politique. Qui voudrait investir dans un pays qui manipule les informations sur sa santé (et donc indirectement le cours de ses actions), à la manière d'un Enron manipulant ses comptes ?

On pourrait penser qu'il ne s'agit que d'une vague querelle d'experts. C'est au contraire une question fondamentale, qui met en question la confiance que le monde, français y compris, peut placer dans la France. Face à une telle accusation, qu'il faut espèrer infondée, la meilleure solution pour le gouvernement serait dépêcher immédiatement une enquête sur la réalité de la situation et pour le parlement de lancer une commission d'enquête. Non pas en raison d'un soupcon sur l'institution ou sur son personnel, mais, au contraire parce qu'il s'agirait de la seule facon de lever tout doute sur la statistique publique...


NB : Plus d'infos sur les définitions ici.

samedi, janvier 20, 2007

Marx, l’Ile de Ré et l’impôt sur la fortune

Le débat sur l’ISF oppose en fait deux visions de la fiscalité. Un premier point de vue considère que le capital résultant d’accumulation de revenus (salaires, successions, gains au loto…), il vaut mieux taxer les revenus une bonne fois pour toute, et exonérer (ou taxer légèrement) le capital. C’est la thèse de nombreux économistes. C’est aussi, d’une certaine façon, celle de Marx puisqu’elle revient à considérer que le capital n’est rien d’autre que du « travail immobilisé ». Notons au passage qu’il est incohérent de plaider pour la suppression de l’impôt sur la fortune et la baisse des droits de successions – ou plutôt qu’un telle position relève d’une logique de négation de l’impôt qui n’a rien à voir ni avec l’efficacité économique, ni avec la justice fiscale.

Un deuxième point de vue considère qu’ « une contribution commune est indispensable ; elle doit être également répartie entre les citoyens, en raison de leurs facultés » (article 13 de la déclaration des droits de l’homme et du citoyen). Dans cette optique, un impôt sur le capital est un complément nécessaire aux impôts sur le revenu et sur la consommation si l'on souhaite répartir l'effort de solidarité fiscale sur des formes de richesse qui ne se traduisent pas forcément en revenus.

Dans cette seconde optique, refuser le principe d'un impôt sur la fortune, c'est considérer qu'un salarié qui gagne 4 000 euros par mois et paye 1 500 euros de loyer est plus riche et doit donc payer plus d'impôts qu'un autre qui gagne 3 000 euros par mois mais qui est propriétaire d'un appartement de 400 m2 valorisé à 2,5 millions d'euros, hérité de ses parents, ou produit d'achats et de reventes successives d'une résidence principale aux bons moments du cycle immobilier. En effet, sans impôt sur le capital, le premier sera toujours plus taxé que le deuxième.

Notons qu’il existe deux façons de rapprocher la deuxième approche de la première. D’abord, en définissant un « revenu en nature » pour chaque élément de patrimoine : posséder un logement revient en effet à bénéficier d’un « loyer en nature ». Or, si celui qui possède un million de placements et paye le loyer d’un logement qui en vaut autant paie un impôt sur le revenu du capital, celui qui possède un appartement valant un million ne paye rien. Le deuxième objectera évidemment qu’il ne « gagne rien », ce qui n’est pas tout à fait exact : il gagne le fait d’habiter dans un logement luxueux, ce qui vaut beaucoup ! Cette taxation est d’autant plus justifiée que le revenu résultant de la plus-value sur le logement principal est en France exonérée d’impôt : nous sommes donc précisément dans le cas où l’argument selon lequel le capital est un « revenu capitalisé » est inexact, puisque le revenu concerné n’a précisément pas été imposé !

Le problème posé par cette approche est le « syndrome de l’Ile de Ré » : des paysans qui ont des revenus faibles, mais qui sont imposés parce que le fait d’habiter un ferme devient du luxe, dès lors que les prix de l’immobilier font de cette ferme un bien convoité ! Le problème politique est réel : accepter un impôt qui force un paysan de l'île de Ré qui n'a rien changé à son mode de vie à vendre un terrain parce que le prix du terrain a augmenté autour de lui, c'est accepter un système qui soumet la liberté de certains aux errements du marché. Notons cependant que l'impôt sur le revenu ou la TVA comportent le même type d'injustice : la TVA payée sur un bien volé ou perdu ou l'impôt sur le revenu payé par un contribuable qui épargne totalement, perd ou dilapide ce revenu, touchent également des contribuables qui peuvent avoir un train de vie réel très modeste.

La seconde façon pour rapprocher les deux visions de la fiscalité consisterait à « capitaliser » l’ISF pour le percevoir au moment des successions. Il serait par exemple tout à fait possible de «capitaliser» l'ISF dû au titre d'actifs non productifs de revenus (une ferme à l’ile de Ré par exemple) sous la forme d'une hypothèque qui ne serait acquittée qu'au moment de la succession ou de la cession du bien. Le paysan de l'île de Ré serait sauf, tant qu'il ne vend pas son terrain, et il ne subirait aucune pression pour vendre son bien. La justice fiscale serait également sauve, puisque le principe d'une taxation progressive des richesses serait appliqué de façon uniforme, sans créer une de ces niches qui font que chacun finit par avoir l'impression d'être le seul à payer réellement l'impôt théoriquement dû par tous.

dimanche, janvier 14, 2007

Le bonheur : une idée neuve en économie ?

Il est généralement admis que les décisions politiques qui permettraient d’augmenter le revenu de tous les français sont de bonnes décisions. Mais qu’en est-il des politiques qui ralentiraient le PIB pour accélérer la baisse du chômage ? Ou de celles qui détériorent le cadre de vie (emplois précaires, problèmes de santé au travail ou conditions de travail tellement stressantes qu’elles finissent par déteindre – voir à détruire – la vie familiale) ?

Pour répondre à ces questions, il faudrait disposer d’études permettant de savoir à quelle augmentation de revenu équivaut, par exemple, le fait de rester en bonne santé, stable dans sa vie professionnelle ou dans sa vie familiale. Or ces études existent, et même si leurs résultats mériteraient d’être approfondis et confirmés, elles donnent des enseignements utiles pour le débat présidentiel.

Ainsi, selon Oswald, il faut en moyenne, 270.000 livres sterling de plus par an pour compenser en termes de bonheur le fait de perdre son emploi. Pour compenser la perte d’un être cher, il faut 170.000 livres annuelles. Pour compenser l’impact psychologique d’une perte d’emploi, il faut jusqu’à 490.000 livres annuelles.

Ces chiffres confirment une chose : les vœux de début d’année portent généralement sur l’amour, la santé et la réussite professionnelle plutôt que sur l’argent, ce n’est pas pour rien. En effet, si l’on suit les résultats de cette étude, l’évolution du niveau de revenu est secondaire par rapport aux autres évènements de la vie – puisqu’il faut des augmentations phénoménales de revenu pour compenser des peines de santé, d’emploi ou de cœur. C’est à la fois banal, et totalement révolutionnaire – si l’on prend en compte le fait que la plupart des modèles économiques stipulent que les individus recherchent avant tout un revenu plus élevé. Avis à ceux qui proposent un programme à la France en partant d’une comparaison entre notre pays et un marché : c’est donc Meetic, le « marché » des cœurs à prendre, plus que Wall Street qui représenterait le modèle le plus pertinent.

Ces études apportent également des résultats plus paradoxaux. Comme par exemple le fait que le niveau de bonheur semble, au-delà d’un certain point, diminuer avec la durée des études. Ou le fait que, passé un certain revenu par habitant de l’ordre de 10 à 15.000 euros par an, il n’y a plus de lien systématique entre l’augmentation du PIB et l’augmentation du nombre de personnes se déclarant heureuses.

Notons que ces études ne bannissent pas pour autant les politiques publiques d’innovation ou de qualification qui permettraient d’augmenter la croissance : une augmentation du revenu « consensuelle » qui se réaliserait sans effet majeur sur les autres composantes du bonheur serait évidemment souhaitable. Il est par ailleurs indéniable que le « lieu de sociabilité » des français n’est plus uniquement la famille ou le village, mais souvent l’entreprise. Le progrès économique ou l’état de santé des entreprises française n’est pas donc, loin s'en faut, un facteur négligeable. En revanche on pourrait questionner sérieusement une politique de croissance qui ne réduirait pas le chômage, qui dégraderait les conditions de travail sans bénéfice clair, dont les bénéfices seraient mal répartis (et dont les responsables d’entreprises eux-mêmes déclareraient ne pas avoir besoin).

En rêvant un peu et en extrapolant (abusivement) ces résultats, on pourrait proposer la nationalisation des sites de rencontres et des agences matrimoniales, au sein d’un grand service public de la vie conjugale. C’est un peu ce qu’a fait Singapour, seul pays au monde – à ma connaissance – à disposer d’un ANPE des cœurs. En discutant de ce sujet crucial avec un responsable diplomatique singapourien de cette agence, ce dernier m'avait cependant indiqué que l'initiative publique répondait à un besoin fort de leur concitoyens, frappés par la baisse du rôle des familles dont la formation des couples (pour dire vrai, le même responsable m'indiqua ensuite "Mais dès que cette agence sera rentable, nous la privatiserons !"). On pourrait aussi proposer un programme qui augmenterait les impôts, mais réduirait le chômage, multiplierait les grandes fêtes populaires (et donc les possibilités de rencontres), et augmenterait sensiblement les moyens de prévention et santé publique. On pourrait aussi recommander de lier toute politique de développement de la formation à un objectif final (civique, philosophique, professionnel…), faute de quoi l’on risque de voir l’évolution du niveau d’études s’accompagner d’une augmentation des frustrations.

Juger les politiques publiques sur le fait qu’elles puissent rendre heureux ? Avant d’opérer une « rupture » aussi osée, il faudrait évidemment approfondir et préciser les résultats ci-dessus. Il faudrait par exemple positionner sur l’échelle du bonheur des éléments tels que l’insécurité réelle ou perçue, la satisfaction de besoins essentiels (logement/chauffage/nourriture/…) ou la qualité du cadre de vie. On ne peut donc que regretter vivement que les nombreux instituts d’étude et d’analyse stratégique financés sur fonds publics n’en aient pas fait un thème d’étude prioritaire. En effet, s’il n’est pas du ressort de la politique de faire bonheur des peuples malgré eux, il ne serait pas inutile d’approfondir la nature et l’ampleur de l’effet des politiques publiques sur la satisfaction de nos concitoyens.

lundi, janvier 08, 2007

L'Enigme des Chomeurs Disparus

(article publié par Alternatives Economiques)

L’ANPE enregistrat une baisse de 125 000 chômeurs en 2005 alors que la croissance n’avait été que de 1,2 %, et 110 000 de moins depuis le début de l’année mi 2006, alors que le secteur marchand n’a créé que 60 000 emplois supplémentaires entre mars 2005 et mars 2006. Où sont donc passés les chômeurs disparus ?

La première cause de cette énigme tient aux départs en retraite : alors que la population active a augmenté de 277.000 personnes en 2003, elle n’a progressé que de 119.000 l’an dernier. Pour stabiliser le chômage, il fallait donc créer 158.000 emplois de moins en 2005 qu’en 2003. Pour 2006, l’INSEE prévoit encore 50.000 chômeurs de moins du fait des départs en retraite.

Par ailleurs, l’écart entre le nombre de chômeurs reconnus par l’ANPE et le nombre de ceux qui vivent une situation de chômage (déclarant au BIT être sans emploi et effectuer des démarches pour en trouver un) a progressé spectaculairement, passant de 178.000 personnes en 2001 à 290.000 aujourd’hui. Cet écart, qui reflète notamment le durcissement des conditions d’indemnisations des chômeurs, n’évolue plus au cours des derniers mois. En revanche, la multiplication des convocations à l’ANPE fin 2005 a entraîné une hausse des absences aux convocations, et donc des radiations de chômeurs.

Enfin, la baisse du chômage tient à la relance des emplois aidés ou publics. En 2003, leur nombre baissait de 59.000. Il a progressé de 14.000 en 2005, et il évoluera de 80.000 en 2006 selon la loi de finances, qui y consacre 780 millions d’euros. Un beau « coup d’accordéon » du gouvernement : comprimer massivement les emplois aidés au début du mandat, et les augmenter tout aussi massivement à proximité des échéances électorales…

Au total, à croissance comparable, le chômage progressait de 138.000 en 2003, et diminuait de 125.000 en 2005. Or l’écart est précisément égal à l’effet de la démographie (158.000), des emplois aidés (14.000+59.000), et aux radiations de fin 2005 pour le solde (31.000). Voilà pour l’énigme des chômeurs disparus !

Il reste cependant à faire en sorte que la baisse du chomage gagne en ambition pour attaquer les causes profondes du chômage. Et cela malgré l’effet « papy boom » qui pourrait inciter les pouvoirs publics à relâcher leur effort.

dimanche, décembre 24, 2006

Le capitalisme des Champs Elysées

Qui est l’auteur de la citations suivante : "Nous ne devons pas laisser le marché s'autoréguler. Les politiques doivent intervenir". Le porte-parole de la gauche anticapitaliste ? Un universitaire marxiste ? Non. Il s’agit - selon Le Monde du 24 décembre - du président de la filiale française d'un groupe anglosaxon de distribution de produits culturels, dans un article qui explique comment la hausse des loyers sur les Champs Elysées chasse progressivement libraires, cinémas et bistrots au bénéfice des magasins d'habillement.

Passons rapidement sur le fait que, selon Le Figaro du 15 juin, le même président demandait une plus grande liberté pour les commerçant en matière d’ouverture le dimanche : « Il faut laisser la liberté aux commerçants. Il y a des tas d'ouvertures sauvages le dimanche. L'hypocrisie administrative est totale !». On retrouve là une conception bien française – mais également pratiquée dans de nombreux pays – de l’économie de marché qui peut se définir par quelques principes. Premier principe : plus d’aides aux entreprises, mais moins d’impôts. Deuxième principe : moins de formalités dans le code du travail, mais plus de réglementations pour réduire la concurrence. Troisième principe : les prix doivent être libres, mais pas les loyers.

Pour revenir sur les Champs Elysées, la contradiction posée en introduction illustre également la « tragédie des communes » - ou comment l’application pure de la loi du marché peut finir par tuer le marché. Explication : chaque propriétaire des Champs Elysées a intérêt à ce que l’avenue reste attrayante : les gens y vont pour voir l’Arc de Triomphe ou l’obélisque de la Concorde, mais aussi pour les cinémas, pour prendre un verre ou – pour prendre un exemple plus personnel - pour acheter le dimanche un livre d’économie au Virgin Mégastore.

Or les magasins de textile ne génèrent pas d’afflux de clientèle, mais ils exploitent celle qui se rend par milliers sur la « plus belle avenue du monde ». Pour la même raison, plusieurs marques y ont installé des « show rooms » : Renault, Citroën, Peugeot, Nike ou bientôt Nespresso. Parce que cette exploitation est très rentable, ils peuvent proposer des loyers élevés. Tellement élevés qu’ils peuvent finir par chasser des Champs une partie de ceux qui faisaient que « si on ne sait pas quoi faire, on va faire un tour sur les Champs ».

Les commerces qui attirent les visiteurs sur les Champs devraient pouvoir bénéficier d’une partie des revenus de ceux qui profitent de l’afflux de clientèle. Ce n’est pas le cas. Le risque est alors le suivant : que les commerces attirants disparaissent, et que les Champs Elysées perdent peu à peu leur image – chaque propriétaire ayant pourtant intérêt à ce qu’existent des commerces plus attirants mais moins rentables, mais aucun n’ayant intérêt à perdre une partie de ses revenus en lui louant ses murs : des cinémas oui, mais chez les autres !

Le ministre du Commerce propose que les villes puissent acheter des fonds de commerce pour accueillir des cinémas – c’est à que la collectivité occupe le rôle de celle qui perd de l’argent pour que les autres en gagnent. Il vaudrait mieux pouvoir mettre en place une taxe d’un genre nouveau, qui permette de taxer les commerces qui utilisent les flux de visiteurs sans en générer eux-même, et qui financerait une subvention aux lieux qui attirent le plus.

Ces éléments pourraient, par exemple, être intégrés dans le calcul des bases de taxes foncières pour les lieux touristiques – dans le cadre de l’inévitable réforme des taxes locales. Dans le cas des Champs Elysées, le premier bénéficiaire serait le propriétaire des lieux qui attirent le plus –l’Arc de Triomphe et la Concorde – c'est-à-dire la collectivité.

dimanche, décembre 03, 2006

Le retour des droits de douane : protectionnisme ou défense du modèle social ?

« C'est ainsi que le droit de douane annule délibérément l'effet de ce qu'on appelle le progrès, qu'il prétend nous ramener à l'état où le monde se trouvait lorsque les transports étaient sinon impossibles, du moins extrêmement onéreux. Un droit de douane disait Bastiat, c'est un antichemin de fer." (J. Rueff, 1980)

Les droits de douane ont mauvaise presse auprès des économistes, qui y voient des outils utilisés pour protéger certains secteurs économiques contre « l’invasion de produits étrangers », avec un coût disproportionnellement élevé, mais invisible, pour les consommateurs – la collectivité dans son ensemble étant globalement perdante, seuls les secteurs ainsi protégés étant gagnants.

Ainsi le célèbre magazine The Economist a-t-il été créé par James Wilson pour faire campagne contre les lois sur le blé (« Corn Laws »), votées pour empêcher le blé étranger d’entrer en Grande Bretagne en dessous d’un certain prix.

Plus récemment, Paul Krugman citait une anecdote que l’on pourrait adapter de la façon suivante : imaginez un chef d’entreprise textile du nord de la France qui invente une machine miraculeuse : les camions de tissu arrivent à l’usine, en ressortent des palettes de chemises, mais grâce à un procédé secret, le coût de production des chemises est dix fois inférieur à ce qui se faisait jusqu’à présent en France. Immédiatement, l’inventeur ferait la une des journaux, et deviendrait un « champion national » qui permettra à la France de tailler des croupières à l’Inde et à la Chine – et qui démontre au passage que l’ingéniosité française peut vaincre la force brute des bas salaires. Imaginez maintenant qu’un journaliste plus curieux que les autres montre que la « machine miraculeuse » est en fait un entrepôt, duquel partent discrètement des convois qui expédient le textile en Chine, et ramènent des chemises. Le héros serait alors immédiatement honni et rabaissé au rang des délocaliseurs.

En partant de cette anecdote, on pourrait conclure que si l’on décidait de taxer les importations dans le second cas, il faudrait aussi taxer l’innovation à chaque fois qu’elle permet de réduire les coûts dans le premier cas. On démontrerait ainsi par l’absurde qu’il n’y a pas de sens de taxer les importations, clore le débat sur les droits de douane et le ramener au débat sur le modèle social : si la France peut avoir des chemises moins cher sans que cela ne nuisent autrement qu’à ceux qui savent produire des chemises trop chères, la seule question n’est-elle pas de réussir à trouver un emploi aussi acceptable pour les salariés et plus utile la société que la production de chemises hors de prix ?

Procéder ainsi reviendrait cependant à ignorer une nuance de taille : si certains « droits de douane » visent à protéger un intérêt particulier (un secteur mis en concurrence) aux détriments du pouvoir d’achat de tous, d’autres droits de douane peuvent avoir un objectif plus conforme à l’intérêt général.

C’est le cas avec la proposition de « taxe sur le carbone importé », qui vise à faire payer sous forme d’une taxe les coûts de dépollution qu’auraient du payer les entreprises des pays qui n’ont pas de réglementation sur les émissions – afin d’éviter une concurrence déloyale avec les entreprises qui appliquent ces réglementations. Le « droit » qu’il s’agirait d’appliquer aux produits venant de pays ne respectant pas ces normes aurait pour effet non pas de protéger indûment un secteur économique structurellement non compétitif, mais à priver d’un avantage indu un concurrent dont la compétitivité se fait aux détriments de l’environnement (ce qui n’empêche d’ailleurs pas ce concurrent de l’emporter, s’il dispose d’autres avantages concurrentiels que celui consistant à polluer sans en payer les coûts).

Là où le message envoyé par les « anciens droits de douane » était « mes produits plutôt que les vôtres », le message adressé par ces « nouveaux droits » est « vos produits ou les miens peu importe, mais si vous ne dépensez pas ce qu’il faut pour respecter mes normes environnementales, je vous taxerai à hauteur de ce que vous auriez du payer ». Le premier message tend à l’autarcie, le deuxième tend vers une mondialisation responsable.

On peut retrouver cette logique derrière les « droits de douane sociaux »(évoqués dans ce rapport), qui visent à faire payer « des charges sociales » sur les importations. En effet, selon le niveau fixé à cette taxe, il peut compenser l’avantage indû dont bénéficient les pays qui font travailler dans des conditions de durée du travail, de sous formation, de représentation des salariés ou de santé indignes. Accompagnés par un effort pour accompagner les syndicats des pays partenaires dans leurs revendications (et aller progressivement vers la disparition des « droits sociaux »), ces taxes sont nettement moins contestables que les « droits de douane à l’ancienne ». Si l’on pense qu’il peut (ou qu’il doit) exister un modèle social européenne, c’est d’ailleurs au niveau européenne que de tels droits devraient être étudiés.

Derrière cette questions on voit d’ailleurs pointer le principal problème de la construction européenne : les importations de biens et de services importent indirectement un modèle social. Si on souhaite disposer en Europe d’un modèle différent de celui de nos partenaires (moins inégal, plus soucieux des salariés dans la gestion des adaptations économiques et de la précarité, et plus généreux en termes de droits), il faut aller au-delà de la libre circulation des biens et services.

Avant de pousser plus avant l’analyse économique des ces « nouveaux droits de douane », il faut cependant trancher un débat politique qui peut être résumé en deux questions : Comment voulons nous trancher l’arbitrage entre gains économiques (apportés par les baisses de prix induits par la concurrence et les échanges internationaux) et modèle social (niveau de protection, niveau d’inégalité, accompagnement des adaptations économiques) ? Quels moyens et quels outils sommes-nous prêts à y consacrer ?

Reste ensuite l'essentiel : engager une discussion constructive avec nos partenaires économiques et associer ce projet à une politique ambitieuse d'aide au développement afin de convaincre nos partenaires qu'un tel dispositif ne constitue pas une mesure protectionniste mais, au contraire, une mesure favorable à une mondialisation plus humaine.

dimanche, novembre 19, 2006

Les nouveaux défis du secteur public

Le premier prototype de PC à 100 dollars arrive. Certes, il coûte encore 150 dollars soit 117 euros. Certes, certains critiquent ses performances (notamment au sein des grands monopoles du secteur informatique). Ils critiquent également le principe même que les enfants des pays en voie de développement puissent avoir besoin d’un tel outil. Mais sans entrer dans ces polémiques, il faut noter un fait : des millions de personnes pourraient, grâce à cet outil, disposer d’un accès à la connaissance (soit en accédant à des encyclopédies en ligne du type « Wikipedia », à des stocks de livre numérisés tels que ceux de Google Books, ou en accédant hors connexion à des copies de ces sites).

En France, où l’on affirme régulièrement l’accès à la culture pour tous, il suffirait de 60 millions par an pour doter tous les enfants d’un PC à 100 dollars – qu’il serait possible de financer grâce économies réalisées si cet outil servait aux familles dans leurs « télédéclarations » : la seule télédéclaration d’impôt faisant économiser plus de 20 euros par an à l’administration.

De plus en plus de collectivités proposer des services de « vélos à la carte », grâce auquel les usagers peuvent emprunter pour quelques euros un vélo sur une borne automatique, et le redéposer plus loin. Là encore, on peut débattre sur les détails de ce service comme son coût (1000 à 1500 euros par vélo et par an), ou ses modalités de gestion (des navettes en camion, souvent peu écologiques, sont nécessaires pour « équilibrer les flux de vélos », les usagers ayant tendance à partir des points hauts pour aller vers les points bas, et à revenir de leur shopping avec leurs paquets en transport en commun). Mais personne ne peut nier l’intérêt qu’il y ait à disposer d’un service de ce type, ni le rôle de la collectivité pour l’organiser, dès lors que cette dernière subventionne fortement les autres moyens de transports et cherche à orienter les usagers vers des modes de transports « propres ».

Ces deux initiatives mettent en évidence un nouveau défi pour l’administration : être capable d’innover, dans des conditions de coûts réalistes, et d’une façon qui répondent aux besoins du public. Actuellement, le secteur public est capable d’innover – il suffit pour s’en convaincre de consulter la listes des aides aux ménages ou aux entreprises, et de faire la liste des annonces des élus nationaux ou locaux. Même si son système comptable ne l’y pousse pas et si l’optimisation des coûts ne figurent pas au centre de la formation des cadres de la fonction publique (centrée sur les concours administratifs), le secteur est capable de produire des services à coûts raisonnables – c’est notamment le cas de la santé. Il sait également s'adapter aux besoins. Mais il est rare de voir des projets alliant l'innovation, la maitrise des couts et l'adaptation aux besoins – l’exemple le plus flagrant étant la réponse au problème du chômage.

Pour que celà soit plus souvent le cas, il faudrait plusieurs choses :

- d’abord, organiser une concurrence « sur les résultats » plutôt que sur la "capacité à durer" pour l’accès aux fonctions de décision. Il est en effet difficile d’innover dans un monopole, ce que constitue le système du parti poussé à son extrême. Il est difficile de disposer d’une classe politique diversifiée si l’accès aux candidatures est déterminé par la capacité à abandonner toute autre activité pour se consacrer aux rouages internes d’une section ou d’un parti. Il s’agit là d’un équilibre complexe : on ne gère un état ni comme un parti, ni comme une administration, ni comme une entreprise – mais ne le gère pas non plus de façon correcte si l’un de ces trois éléments dysfonctionne ;

- ensuite, il faut faire évoluer les formations publiques, et renoncer au gaspillage que constitue la concentration quasi exclusive des moyens de formation publique à la préparation aux concours – qui privilégient une approche conceptuelle et centralisée aux détriments de la capacité à exécuter et à faire exécuter des objectifs en tenant compte des besoins (notamment ceux que seuls l'agent de base peut identifier) ;

- en arrêtant de séparer les rôles d’exécution (souvent jugés secondaires) et les rôles « nobles » de régulation ou d’administration. Il est impossible d’innover dans un système centralisé, dans lequel quelques-uns se partagent l’information, l’analyse et la décision, et les autres doivent exécuter ou administrer. Si les mots ont un sens, alors le fait que les fonctions les plus prestigieuses du secteur public soient celles d’inspecteur, d'auditeur, de conseiller ou d’administrateur doit nous interroger !

- en organisant un mouvement massif de décentralisation et de transparence, afin de rapprocher la décision des besoins et de donner une transparence plus forte au coût réel des promesses et des réalisations. Celà suppose un effort massif de formation, de cohérence (notamment en tranchant les responsabilités entre les différents niveaux de collectivités, ce qui n'empêche pas certaines d'entre elles de se regrouper en "syndics" pour réaliser les tâches qu'elles jugent appropriées en commun), et une évolution du mode de contrôle (qui allie actuellement un controle a priori impossible à réaliser, et des audits à posteriori relativement généralistes et centrés sur des vérifications juridiques) ;


Enfin, à l'heure des annonces de "rupture", il faudrait surtout rompre avec les annonces : dès lors que les personnalités politiques seront jugées sur les annonces (qui alimentent leur plan média) plutôt que sur les résultats, il le sera impossible de mettre en oeuvre des réformes inspirées par un principe d'une triste banalité : ne dire ce que l'on fera, faire tout ce que l'on a dit.

samedi, novembre 11, 2006

Einstein, la starlette et le modèle français

« Si nous pouvions avoir ensemble un enfant avec ma beauté et votre intelligence… » disait une starlette à Albert Einstein. « Oui, mais que ferions nous si c’était le contraire ? » aurait-il répondu. En effet, croiser deux modèles est toujours un pari !

Il en va de même en matière de modèles sociaux. Certes, dans bien des domaines, les administrations ne se comparent pas assez entre elles, avec le secteur privé ou avec leurs homologues étrangers, et les comparaisons réalisées par la Commission Européenne, l’OCDE ou par les expatriés du Cercle d’Outre Manche apportent des informations qui doivent être lues avec intérêt, même lorsqu’on ne partage pas les conclusions qu’elles étayent. Mais à calquer rapidement certaines caractéristiques d’un modèle étranger, ou sans tenir compte des différences de contexte, on risque fort d’en importer les inconvénients sans en bénéficier des avantages.

Prenons un exemple. Les Etats-Unis redistribuent peu (et contrairement à une idée reçue sur le rêve américain, les riches y restent riches et les pauvres y restent pauvres). Ils ont un grand nombre d’immigrés (notamment dans la recherche). Ils ont également une croissance forte. Ils présentent enfin des inégalités (cf annexe) et une insécurité nettement plus élevés qu’en France (7150 prisonniers et 43 meurtres annuels par million d’habitants contre 950 prisonniers et 17 meutres en France). On pourrait affirmer que c’est la faiblesse de la redistribution qui crée la croissance, et choisir « d’importer le modèle américain » en baissant fortement le niveau d’imposition et d’allocations chômage … pour finir avec une croissance toujours aussi faible, et un niveau d’inégalité et d’insécurité à l’américaine – et comprendre alors que la croissance américaine trouvait sa source ailleurs (par exemple dans le dynamisme liée aux chercheurs étrangers).

De la même façon, on pourrait souhaiter s’inspirer du modèle britannique en matière de chômage pour résoudre le problème de la faiblesse de l’emploi en France … à condition de bien comprendre l’origine de la baisse du chômage en Grande Bretagne : est-elle liée à la politique monétaire britannique ? aux emplois publics créés par Blair ? aux mécanismes de workfare (job centers) ? à la faiblesse des allocations chômages (aucun droit en cas de patrimoine supérieur à 8.000 livres) ? au fait que la langue anglaise et la plaque d’influence britannique (Inde et Chine) permettent de bénéficier de la croissance mondiale et de la mondialisation plus facilement que la langue française ? La réponse n’est pas évidente, et elle doit évidemment être analysée avant de reprendre l’une ou l’autre de ces caractéristiques…

Notons que les emplois créés sont avant tout des emplois à temps partiel (ce qui n'est pas dégradant en soi, mais mérite d'être signalé).

(cliquer pour grossir le graphique)


Notons que l’impact de la flexibilité, souvent invoqué, est pour le moins contesté, notamment par l’OCDE : ainsi dans les Perspectives de l’Emploi 2004, affirme-t-elle que “ l’impact de la réglementation du travail sur le niveau de chômage et sur l’emploi est ambigu (…) ”. Notons également que le nombre de travailleurs handicapés a progressé au Royaume-Uni de plus de 2 millions depuis les années 1980. Notons également que la démographie française a été très différente. Signalons que de 1992 à 2000, le Royaume-Uni, dispensé de la convergence vers les critères de Maastricht, a eu une croissance forte et a amélioré sa position relative par rapport à la France. Enfin, le nombre de personnes sous le seuil de pauvreté est bien inférieur en France (6,5 % contre 17 % au Royaume-Uni, soit plus que l’Indonésie, autant que la Pologne et un peu moins que la Russie) selon le CIA World Factbook, qui n’est pas édité par une ONG gauchisante.

Autrement dit, et comme l’a appris la starlette citée en introduction, tout est relatif...

Annexe : classement des pays du monde en fonction de la fraction de la population vivant sous le seuil de pauvreté (Source : CIA World Factbook, liste citée par NationMaster)

#1 Zambia: 86 %
#2 Gaza Strip: 81 %
#3 Zimbabwe: 80 %
#4 Chad: 80 %
#5 Moldova: 80 %
#6 Haiti: 80 %
#7 Liberia: 80 %
#8 Guatemala: 75 %
#9 Suriname: 70 %
#10 Angola: 70 %
#11 Mozambique: 70 %
#12 Swaziland: 69 %
#13 Sierra Leone: 68 %
#14 Burundi: 68 %
#15 Tajikistan: 64 %
#16 Bolivia: 64 %
#17 Mali: 64 %
#18 Niger: 63 %
#19 Rwanda: 60 %
#20 Comoros: 60 %
#21 Nigeria: 60 %
#22 Turkmenistan: 58 %
#23 Malawi: 55 %
#24 São Tomé and Príncipe: 54 %
#25 Georgia: 54 %
#26 Senegal: 54 %
#27 Peru: 54 %
#28 Honduras: 53 %
#29 Afghanistan: 53 %
#30 Madagascar: 50 %
#31 Kenya: 50 %
#32 Ethiopia: 50 %
#33 Nicaragua: 50 %
#34 South Africa: 50 %
#35 Djibouti: 50 %
#36 Eritrea: 50 %
#37 Colombia: 49.2 %
#38 Lesotho: 49 %
#39 Azerbaijan: 49 %
#40 Cameroon: 48 %
#41 Venezuela: 47 %
#42 West Bank: 46 %
#43 Yemen: 45.2 %
#44 Bangladesh: 45 %
#45 Burkina Faso: 45 %
#46 Armenia: 43 %
#47 East Timor: 42 %
#48 Ecuador: 41 %
#49 Kyrgyzstan: 40 %
#50 Cambodia: 40 %
#51 Mauritania: 40 %
#52 Guinea: 40 %
#53 Sudan: 40 %
#54 Mexico: 40 %
#55 Philippines: 40 %
#56 Iran: 40 %
#57 Argentina: 38.5 %
#58 Papua New Guinea: 37 %
#59 Côte d'Ivoire: 37 %
#60 Panama: 37 %
#61 Mongolia: 36.1 %
#62 El Salvador: 36.1 %
#63 Tanzania: 36 %
#64 Uganda: 35 %
#65 Laos: 34 %
#66 Belize: 33 %
#67 Benin: 33 %
#68 Togo: 32 %
#69 Grenada: 32 %
#70 Paraguay: 32 %
#71 Pakistan: 32 %
#72 Ghana: 31.4 %
#73 Nepal: 31 %
#74 Botswana: 30.3 %
#75 Serbia and Montenegro: 30 %
#76 Cape Verde: 30 %
#77 Jordan: 30 %
#78 Dominica: 30 %
#79 Macedonia, Republic of: 29.6 %
#80 Ukraine: 29 %
#81 Uzbekistan: 28 %
#82 Lebanon: 28 %
#83 Belarus: 27.1 %
#84 Micronesia, Federated States of: 26.7 %
#85 Fiji: 25.5 %
#86 Algeria: 25 %
#87 Burma: 25 %
#88 Romania: 25 %
#89 India: 25 %
#90 Albania: 25 %
#91 Dominican Republic: 25 %
#92 Bosnia and Herzegovina: 25 %
#93 Guam: 23 %
#94 Anguilla: 23 %
#95 Uruguay: 22 %
#96 Brazil: 22 %
#97 Sri Lanka: 22 %
#98 Israel: 21 %
#99 Trinidad and Tobago: 21 %
#100 Egypt: 20 %
#101 Turkey: 20 %
#102 Syria: 20 %
#103 Vietnam: 19.5 %
#104 Jamaica: 19.1 %
#105 Kazakhstan: 19 %
#106 Bermuda: 19 %
#107 Morocco: 19 %
#108 Chile: 18.2 %
#109 Costa Rica: 18 %
#110 Russia: 17.8 %
#111 Poland: 17 %
#112 United Kingdom: 17 %
#113 Indonesia: 16.7 %
#114 Canada: 15.9 %
#115 Korea, South: 15 %
#116 Bulgaria: 13.4 %
#117 United States: 12 %
#118 Croatia: 11 %
#119 Thailand: 10 %
#120 Ireland: 10 %
#121 China: 10 %
#122 Mauritius: 10 %
#123 Bahamas, The: 9.3 %
#124 Hungary: 8.6 %
#125 Malaysia: 8 %
#126 Tunisia: 7.4 %
#127 France: 6.5 %
#128 Austria: 5.9 %
#129 Belgium: 4 %
#130 Taiwan: 0.9 %

dimanche, novembre 05, 2006

Mille milliards de dollars : la mesure des incohérences du développement chinois

Comme le rapporte The Economist, la Chine a dépassé le seuil de mille milliards de dollars de réserves de change. Ce qui signifie que la Chine possède cette somme en monnaie (dollars essentiellement, plus sous la forme de titres de dette que de liasses de billets). Et cette 'cagnotte' grossit chaque mois de 16 milliards de dollars.


Pour présenter les choses d'une façon simple, prenons un modèle simple dans lequel le reste du monde se réduit à la France (qui exporte des airbus) et échange avec la Chine (qui produit des t-shirt). La situation actuelle signifie qu'à chaque fois que la Chine achète un Airbus à 200 millions de dollars, elle nous donne en contrepartie 50 millions de t-shirts à 6 dollars, en nous proposant de nous payer la différence sous forme de monnaie (soit 100 millions ici).



Normalement, ces écarts se réglent par un ajustement du taux de change : selon les estimations du ministère des finances, il faudrait augmenter le yuan d'un tiers pour atteindre un taux d'équilibre, ce qui signifie dans l'exemple ci-dessus de faire passer le t-shirt de 6 à 8 euros. A ce prix, les Chinois demanderaient moins d'Airbus et les Européens moins de T-Shirts chinois. Si l'on intégre l'ensemble des produits échangés par la Chine, l'accumulation de réserves de change serait alors stoppée. Au fur et à mesure du développement de la productivité chinoise, le yuan devrait d'ailleurs poursuivre sa hausse jusqu'au jour où un t-shirt chinois vaudra en France à peu près ce qu'il coûterait à faire chez nous.


Résumons la situation :


- pour des raisons qui lui sont propres (nous y reviendrons), la Chine accepte d'etre payée en partie en monnaie, ce qui permet de maintenir des prix inférieurs d'environ un tiers à ce qu'ils devraient être


- cette situation induit un double choc dans les secteurs concurrencés par les exports chinois : non seulement la Chine possède une main d'oeuvre rurale qui coûte peu au regard du salaire moyen chinois, mais en plus elle nous la "vend" avec 30 % de réduction


- autrement dit, pour deux ouvrier chinois dans le textile qui "travaille pour nous", un troisième le fait gratuitement (c'est en dire en contrepartie d'une monnaie, qui vaudra moins le jour où les chinois en "voudront pour leur argent" et souhaiteront rétablir l'équilibre commercial).

Nous sommes évidemment en présence d'une "bulle" : un prix (celui des produits chinois) est grossièrement distordu, ce qui fait la fortune de certains - ceux qui peuvent faire produire en Chine et vendre en Europe - et la ruine de ceux qui sont dans la situation opposée. Comme dans toute bulle, il est possible de la présumer, plus difficile d'en estimer l'ampleur exacte et encore plus difficile d'en estimer la date et les conditions de fin. Nous en sommes à la fois les bénéficiaires du point de vue commercial (plus de t-shirts que ce à quoi nos airbus nous donneraient droit), et les victimes pour ceux qui se trouvent confronté au "double choc" des exports chinois.

Quelques mots sur les raisons politique de cette accumulation de réserves de change. Selon les informations que m'indiquait un spécialiste de ces questions, la raison tiendrait à la volonté de responsables politiques de de maintenir des débouchés suffisants pour éviter une crise induite par l'exode rural chinois : autrement dit, il faut du travail aux ouvriers chinois, quitte à ce que qu'un sur trois travaille « pour rien ». En effet la situation actuelle présente pour la Chine l'avantage de la simplicité (il suffit d'accepter toute la monnaie qui afflue en contrepartie de l'écoulement de la production chinoise).

Pour mettre davantage en évidence l'absurde de la situation actuelle, notons que la Chine aurait pu retenir une option "keynésienne", plus visible, mais à peu près équivalente : remonter de 30 % le prix du yuan, et demander à un tiers des ouvriers de creuser des trous le matin, et de les reboucher le soir. Cette deuxième option semble absurde, mais la première l'est tout autant (avec une absurdité cachée derrière la complexité des mécanismes de change). Une option alternative aurait consisté pour la Chine à adopter une stratégie de demande intérieure : remonter le taux de change, et trouver des missions utiles (santé, environnement, enfance, loisirs, qualité de vie...) auxquelles affecter les "troisièmes ouvriers" plutôt que de les voir travailler pour d'autres pays pour rien.



Autrement dit, derrière l'incohérence du taux de change se trouve une incohérence en termes de développement (trop de candidats au travail ouvrier, une structure d'emplois trop orientée vers les besoins occidentaux mais pas assez vers les besoins des chinois, une insuffisance des services publics de la santé et du social, et une plus grande facilité à cacher ce problème par l'exportation qu'à l'affronter et à la résoudre pour des moyens internes).

Quoiqu'il en soit, la situation actuelle d'accumulation des réserves de change n'est pas tenable à très long terme, même s'il existe des réservoirs de paysans chinois mal payés suffisamment large, et même si le système politique chinois est suffisamment centralisé pour supporter longtemps une telle aberration. Notons cependant que nous serions de mauvaise foi de reprocher aux chinois d'avoir des politiques de subventions opaques et aberrantes pour assurer la paix intérieure : le problème de la Chine est moins d'avoir ses incohérences (avant de blâmer la Chine, pensons à ce que nos politiques agricoles ou industrielles ont pu infliger au tiers monde), que d'avoir une taille telle que leurs efforts pour réduire leurs incohérences en interne créent des aubaines et des drames chez nous.

vendredi, novembre 03, 2006

Mondialisation sociale : un pas de géant, dans un silence assourdissant

La confédération syndicale internationale vient de voir le jour, réunissant 360 syndicats issus de 150 pays et représentant environ 190 millions de salariés. Dans l’indifférence générale, ou presque.

Qui en France pourrait pourtant contester l’intérêt d’une telle confédération, qui permettra de donner corps à un "monde social", d’accélérer la progression du pouvoir d’achat et des conditions de travail dans les pays à bas salaires, et de donner une contrepartie sociale à la mondialisation des marchés de biens et de capitaux ?

PeuPeu de métiers, et peu de catégories socio-professionnelles pourraient ne pas saluer cette création, à l’heure où ne sont épargnés ni les services informatiques (délocalisés en Inde), ni les services financiers haut de gamme (une grande banque anglo-saxonne a récemment annoncé la création de centaines de postes dans le même pays dans la réalisation de produits financiers dits ’structurés’ sophistiqués), ni les services de santé (de plus en plus de patients vont se faire opérer dans les pays à bas salaires notamment pour la chirurgie esthétique ou dentaire, et les cliniques américaines font déjà réaliserréaliser une partie des analyses radiologiques en Inde), ni les services de vieillesse (il existe un statut fiscal spécifique pour les retraités européen qui se font verser leur retraite au Maroc), ni même les services publics (les guichets d’information par téléphone sont pour certains externalisés à l’étranger).

La classe politique a, étonnamment, peu parlé de l’évènement. Certes, la création d’une telle organisation ne rélève pas, à proprement parler, de leurs prérogatives ou de leurs projets (voir cependant cet ouvrage, page 193). Mais on aurait aimé que les voix, nombreuses lorsqu’il faut réagir à un drame social, le soient tout autant pour accueillir la naissance d’une initiative aussi salutaire. Tout au moins aurait-on pu attendre quelques encouragements aux centrales syndicales françaises (CGT, CFDT, FO et CFTC) qui ont adhéré ensemble à cette initiative - la gauche aurait pu y voir une alliance salutaire des forces sociales, et la droite une union qui, cette fois, ne serait pas fait contre un programme gouvernemental. Mais non : rien !

On aurait pu attendre que la patronat s’en félicite : en effet, quels meilleurs alliés peuvent-ils trouver dans la recherche d’une compétition "non faussée" avec les pays émergents - une augmentation des cotisations et des salaires dans les pays à bas salaires aurait le même effet que la baisse des charges qu’ils invoquent régulièrement. Et pourtant, rien non plus de ce coté-là.

Un peu comme si ce silence venait confirmer une réalité dérangeante : trop concentrés sur leurs débats franco-français, nos décideurs voient le monde leur échapper - autant dans ce qu’il a de pire que dans ce qu’il a de meilleur...

dimanche, octobre 15, 2006

Le paradoxe de la crémière

La plupart des analyses sur la compétitivité prennent en compte sur le coût de notre système social sans en intégrer les contreparties. Les visions qu’elles induisent font également preuve de myopie : plutôt que de regarder devant, elles lorgnent vers le bas (comme si la réduction des charges sociales pouvait réduire un écart salarial de 95 % qui sépare la France de la Chine) ou vers l’arrière (comme si l’aide de l’Etat aux succès industriels d’hier pouvait préparer les réussites futures).

Or il est faux que les dépenses publiques s’inscrivent au passif de « l’entreprise France » sans rien apporter en contrepartie. C’est ce que montrent les études qui comparent de façon sérieuse le coût d’installation dans différents pays développés. La plus récente, réalisée par KPMG , place la France en seconde position derrière le Canada, notamment du fait des salaires relativement modérés (car les salariés bénéficient d’une protection sociale peu coûteuse) et de la qualité des infrastructures.

La place de la France n’est donc pas si dramatiques comparée aux pays développés. Il en va différemment face à des pays tels que l’Inde ou la Chine : leurs coûts salariaux sont une fraction des nôtres, alors qu’ils peuvent désormais égaler notre niveau de qualification . Ils ne se limitent plus au textile ou aux matières premières, mais également de l’électronique grand public, des logiciels ou de la recherche et développement. L’Inde gagne des marchés dans l’informatique comme dans des industries capitalistiques comme l’acier, dans lesquelles le coût du travail compte peu. La Chine a racheté à IBM l’activité qui avait créé le « PC ». Capable de produire presque tout, ces pays nous vendront plus cher leurs exportations et consommeront plus de matières premières, entraînant leur prix à la hausse et notre pouvoir d’achat à la baisse.

Dans ce contexte, les stratégies basées sur la défense d’une grandeur passée sont vouées à l'échec : les entreprises seront compétitives non pas en raison de ce qu'elles produisent, mais en fonction de leur capacité à évoluer pour rester inégalables. Le nationalisme économique est également condamné : pour être compétitives les entreprises doivent pouvoir disposer des meilleurs fournisseurs. Autrement dit, pour être compétitifs à l'export, il faut être compétitif à l’import.
Il est pourtant nécessaire de construire un modèle social généreux. D’abord pour un motif démocratique : garantir que les évolutions à venir ne bénéficient pas à une minorité aux détriments de la majorité. Ensuite pour une raison économique : notre compétitivité étant liée à notre capacité à nous adapter, ces adaptations doivent être accompagnées.

Mais la générosité de ce modèle ne peut plus, comme à présent, viser la défense de la stabilité des postes et des statuts –garantir une fraction du dernier salaire en oubliant l’accompagnement vers un futur emploi, traiter mieux les hauts fonctionnaires que les agents de base, les salariés de grands groupes que les salariés des PME ou les indépendants. Au contraire, notre générosité doit viser la recherche du meilleur emploi, c'est à dire l'identification pour chacun du meilleur compromis possible entre ce qu'il veut, ce qu'il peut et les différentes possibilités que pourraient lui offrir le marché du travail, au besoin après une formation . Le beurre (le modèle social) et l’argent du beurre (la compétitivité), ou rien : tel est le « paradoxe de la crémière ».